mardi 14 novembre 2017

Marie Berne – Le grand amour de la pieuvre


Marie Berne – Le grand amour de la pieuvre [L’arbre Vengeur, 2017]

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Article écrit pour Le Matricule des anges


« Quand on s’adresse à une bête comme l’homme, il faut s’adapter. » Ainsi s’exprime la pieuvre, « monarque femelle du royaume d’en dessous », « vedette interloquante », muse et amoureuse secrète, pour tout dire, d’un étrange personnage, cinéaste pionnier du film scientifique qui sera paradoxalement, son goût des inventions poétiques y étant peut-être pour quelque chose, d’abord reconnu par les surréalistes. Le grand amour de la pieuvre, premier roman de Marie Berne, serait ainsi une sorte de biographie par la bande, fragmentaire, vue par des yeux qui ne sont pas les nôtres, habitués à se glisser entre deux eaux, de Jean Painlevé. Un cinéaste qui, dès les années vingt, ne cessa de filmer, outre sa pieuvre énamourée, des Bernard-l’Ermites, des Hippocampes ou, histoire de sortir un peu de l’eau, des chauves-souris vampires. L’amour, en vérité, ne cesse d’aller et venir entre la pieuvre et son filmeur venu la tirer de sa tranquille sieste sous-marine. Ainsi, dit-elle, « il caresse tous mes œufs avec son objectif », se faufilant où il peut avec « un bric-à-brac défaillant, inadapté, capricieux ». Le voici maintenant qui « jubile » au milieu de l’eau. « Son art de raconter qui ensorcelle et qui me ressemble », dit encore la pieuvre. Mais il est pudique quand il découvre le cinéma et se laisse porter par l’émotion. « Très tôt », dit la pieuvre, « il a choisi le mimétisme de mon apathie d’apparat ». À propos de mimétisme, évidemment, Marie Berne fait ici le pari d’une sorte d’identification contrariée, entre la regardeuse (la pieuvre) et le regardé (le cinéaste ; l’artiste). Pour ce faire, elle a recours à une prose à la poésie fine, construisant peu à peu un récit qui avance et revient sur ces pas, concentrique, digressif, métaphorique. On suit cette pieuvre et cette prose aquatique, plus amoureuse des mots peut-être que de son sujet, qui nous guide, nous perd et nous reprend.

lundi 13 novembre 2017

Mika Biermann – Roi.


Une antiquité à double-fond

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Mika Biermann – Roi. [Anacharsis, 2017 – 180 pages, 17 euros]





Article écrit pour Le Matricule des anges

« Elle est belle la mappemonde », s'exclame vers la fin du livre le narrateur de Roi., sixième roman de Mika Biermann. Un narrateur à l’omniscience joueuse pour qui l’antiquité est comme une carte étendue qu’il aime plier, déplier et replier à sa guise jusqu’à en faire une sorte d’origami. Un narrateur qui, dès lors, en sait trop, puisqu’il regarde ce monde quelques deux mille ans plus tard (ce qui lui permet de belles sorties de route). Et c’est bien pour cela qu’il raconte car, paradoxalement, cette distance permet qu’aucun détail ne lui échappe. Et les détails, ici, importent autant que le plan général (le monde vu du ciel, depuis lequel on zoome). Ils se font même joyeusement superfétatoires. Tout en restant fidèle à cette légèreté qui semble être sa marque de fabrique, l’Allemand n’a que faire de la véracité historique ou de la vraisemblance. Roi., s’il est, c’est entendu, une sorte de péplum, est d’abord un exercice d’équilibriste qui reconstruit une antiquité certes improbable mais qui sait se faire hautement crédible.

Ici, l’ironie volage, exercice coutumier pour Biermann, se double d'une écriture dont la finesse poétique, si elle était déjà à l'œuvre dans les livres précédents, se voit pleinement réalisée. Dès lors, tout lui est permis et la liberté créative n’est pas un vain mot. L’humour, omniprésent, se paie le luxe de n’être jamais ni racoleur ni téléphoné, alors que Biermann ne cesse de jouer à l’élastique avec les registres et qu’il fait des écarts toujours plus grands sans rien se rompre. Il faut de l’entraînement pour cela, un entraînement qu’il possède, ce qui lui permet d’offrir son livre le plus abouti. La langue y est un terrain de jeu permettant toutes les collisions, les appelant même de ses vœux. Ainsi d’une encyclopédie imaginaire que l’auteur ouvrirait à pleines mains, si l’on peut dire ; une encyclopédie nullement avare en noms de casques, d’armures, de plats, de dieux, de rituels, aussi précis que fumeux pour les lecteurs ignares que nous sommes. Des noms exotiques parce qu’anciens, d’autant plus vraisemblables qu’appartenant à une antiquité sur laquelle nous ne pouvons poser qu’un doigt hésitant. Cette abondance de détails (parfois directement sous forme d’énumérations, voire de listes) crée l’atmosphère délicieusement rococo où baigne les lieux-décors et les personnages de Roi. (qu’ils soient hommes ou dieux ; maîtres ou esclaves). Comme si nous aussi, lecteurs-haruspices, nous lisions le destin misérable, futile, des personnages dans un foie de génisse. Un foie qui n’aurait pas peur des anachronismes délicats et des incursions vernaculaires.

Il faut dire qu’elle est belle, son Étrurie Technicolor. Turpidum y est la dernière ville échappant encore (pour peu, très peu de temps) au joug de Rome la toute puissante. Comme sur ces mappemondes d’antan évoquées plus haut où la mer laisse entrevoir les monstres qui la peuplent et où les terres se voient parsemées des monuments symbolisant des villes qui sont autant de mondes autonomes et contradictoires, lieux de faits d'armes aussi légendaires qu’invérifiables, Roi. se propose de déployer une antiquité où la fiction s’immisce dans le réel jusqu’à se confondre avec lui. Une antiquité non pas tant fictionnelle que construite depuis toutes les fictions qui l’ont modelées dans et pour notre imaginaire (Quo vadis, Astérix ou Hollywood). Le trop jeune roi Larth, gringalet traumatisé par le poids aussi réel que métaphorique d’un père mort en héros pour l’éternelle gloire des batailles perdues d’avance, s’apprête à imiter cette lamentable tradition, défiant le sénateur romain venu le prier de rejoindre l’effort de guerre du grand Empire. Roi. serait ainsi un drame, c’est-à-dire, comme le savait déjà les anciens, une comédie. Dans ces pages, « la nuit reste calme et sereine malgré les facéties de l’homme en son sein. »

samedi 7 octobre 2017

Leonard Wibberley - La souris qui rugissait


La souris plus forte que le bœuf

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Leonard Wibberley - La souris qui rugissait [Traduit de l’anglais par J. M. Daillet – Héros-Limite, 2017]





Article écrit pour Le Matricule des anges


« Le duché du Grand Fenwick se cache au fond d’une dépression des Alpes du Nord et réunit, en un paysage accidenté, trois fins de vallées, une rivière, une montagne de sept cent mètres et un château fort. » Ce roman, originellement publié en français en 1955 à l’enseigne Fasquelle et aujourd’hui réédité à l’initiative des pertinentes éditions Héros-Limite (qui ont également repris les illustrations de Siné), est le premier – et faut-il croire, le meilleur – d’une série à succès centrée sur le même petit pays imaginaire coincé entre la Suisse et la France. Un pays dont le goût pour la pompe est inversement proportionnel à la taille ; une pompe à la fois ridicule et attachante, où la belle Duchesse qui régente cet imperturbable royaume miniature passe sans anicroches d’un cérémonial guindé dans son château à une conversation informelle chez l’un de ses administrés, et ce en quelques brefs tours de pédales. La souris qui rugissait reprend la tradition des contes philosophiques et joue du décalage, construisant à sa façon légère une fable politique et bouffonne qui, bien qu’ancrée dans son époque (la Guerre Froide), n’a pas pris de rides. L’auteur, le prolifique Irlandais Leonard Wibberley (1915-1983), le dédie d’ailleurs « à toutes les petites nations qui, au cours des siècles ont fait de leur mieux pour obtenir et sauvegarder leur liberté ».

Par certains aspects, les rares habitants du Grand Fenwick semblent encore vivre au moyen-âge, époque où fut fondé le Duché par un mercenaire anglais en rupture de ban. La soldatesque arbore fièrement boucliers et côtes de mailles tout en brandissant l’étendard national où un aigle à deux têtes dit « Yea d’un bec et Nay de l’autre ». Le pays vit dans une autarcie quasi complète et ne semble pas avoir connu l’industrialisation ; son seul produit d’exportation, et partant sa seule source de revenus sur le marché international, est un pinot noir très recherché des amateurs, issu des vignes qui poussent sur l’un des versants des montagnes environnantes. Seulement, un cuistre californien s’est mis en tête d’en produire une imitation.

D’une certaine manière, cette mauvaise nouvelle en est aussi une bonne, car elle pourrait bien leur apporter la solution à la préoccupante crise qui couve. Le pays a de plus en plus de mal à couvrir les besoins de ses habitants, il va falloir importer. Oui, mais comment, sans argent ? En déclarant la guerre aux Etats-Unis ! Et, surtout, en la perdant presque aussitôt, afin de pouvoir profiter de la manne que la grande puissance ne manquera pas d’offrir au pays vaincu. Devenir, autrement dit, l’objet d’un nouveau Plan Marshal, un bon moyen de garder sa souveraineté et ne pas perdre la face. La petite souris rusée envisage donc de grogner face à l’éléphant, histoire de profiter de lui.

Naturellement, les choses ne se passeront pas telles que planifiées par la Duchesse et ses ministres. Contre toutes attentes et suite à un improbable concours de circonstances et une série de quiproquos, la petite armée fenwickienne, une trentaine de soldats armés d’arcs et de flèches, réussit à s’emparer de New York, à y planter son drapeau, puis à revenir au pays avec en otage un scientifique et la terrible bombe nucléaire qu’il vient d’inventer, dont l’explosion pourrait détruire la planète entière. Et cela, sans que les Etats-Unis ne se soient même rendus compte qu’ils étaient entrés en guerre ! L’affaire ne tardera pas à prendre une tournure mondiale, plaçant le petit Duché au centre de toutes les attentions, devenu soudain garant de la paix, faisant ainsi la nique aux Américains et, tant qu’à faire, aux Russes également.
Les épisodes hilarants ne manquent pas et Wibberley tourne avec finesse en bourrique les prétentions des puissants et leurs bonnes intentions, toujours douteuses. Le genre de livres qu’on ne saurait lire que d’une traite.

mercredi 26 juillet 2017

Pedro Mairal – Supermarket spring


La poésie dans l’ascenseur

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Pedro Mairal – Supermarket spring
[Traduit de l’espagnol (Argentine) par Julia Azaretto – L’Atelier du tilde, 2017]






Article écrit pour Le Matricule des anges

Supermarket spring réunit dans une belle édition bilingue deux recueils poétiques d’un écrivain que l’on connaît surtout pour ses romans, publiés en France chez Rivages. Écrits entre 1997 et 2002, Tous les jours et Consommateur final racontent à leur façon – déviée, métaphorique, jamais précieuse ni affectée – les effets des politiques ultra-libérales dans l’Argentine des années 90 et de la crise économique qui s’ensuivit, fin 2001. Autrement dit, le schisme qui s’opéra entre un avant peu reluisant et un après encore pire ; un monde où vie et survie se confondent parfois jusqu’à former une pâte indistincte, dans l’absence de tout souffle épique. Un souffle que la poésie, malgré tout, peut réinventer, ce qu’elle ne se prive pas de faire ici, dans une sorte de lyrisme contenu, presque négatif, puisant aux registres les plus divers, faisant se télescoper les classiques grecs et la télévision poubelle.

Il s’agit de parler, si l’on peut dire, à hauteur d’homme. Car nous avons affaire à une poésie essentiellement urbaine écrite par un « poète d’ascenseur » : « j’étais – je voulais être – poète bucolique, poète cosmique / mais je suis un poète d’immeuble. » Il ne s’agit donc pas d’élaborer de grandes théories sur l’économie, mais d’être au plus près du quotidien brinquebalant d’une réalité faite de bouts de chandelles, dont la médiocrité est moins une condamnation qu’un simple état de fait : « des gens qui se douchent entourés de carrelage, / ouvrent les yeux, / et se réveillent soudain emprisonnés dans le métro. » Un monde où « l’hiver se met à briller / adossé aux trottoirs de l’après-midi », jusqu’à ce que « la déroute du feu et du silence / éteignent à jamais cette journée. » Une réalité dont l’élan ne peut être que tronqué, même le plus désespéré : « Il mit le feu à son appartement / et sortit sur le balcon pour se tirer une balle. / Mais l’arme ne marchait pas : / les balles étaient trop vieilles. »

Une réalité comme prise sur le vif, suivant les contours des taches d’humidités aux murs vétustes d’appartements mal aérés. Une réalité qui se perd parmi les papiers gras incrustés dans le bitume des rues. Pour reprendre les mots de Julia Azaretto, qui signe une traduction subtile, « Pedro Mairal sort dans la ville saisir des instantanés de cet effritement invraisemblable ». Un effritement que la crise, au fond, n’aura fait que précipiter. Comme s’il était déjà implicite. Ne reste alors qu’à contempler le « feu bleu » de la gazinière : « petit feu urbain / comprimé / vie minimale / foyer / veilleur de solitude [...] dernière braise du monde / ce qui est resté du feu / fatigué sacré ».

Ce sont bien les destinées creuses de nos voisins de palier qui s’exposent ici, celles de tant de messieurs tout-le-monde. Et puisque ces destinées sont aussi les nôtres, on peut se tutoyer : « Argentin, tu es né dans une file d’attente, / né tributaire et déduit / par de grands hommes, fantômes de billets, né non transférable, mortel et semblable, / fidèle contribuable de l’État, / la banque a régulé ton cœur / administré ton sang et tes battements [...] les enfants des classes dirigeantes / ont vidé ton frigo, / avalé tes cotisations, éructé / des discours retransmis en boucle[...] » Oui, toi, éternelle victime de la brutalité libérale, « la sueur de ton front / a servi à nettoyer le pare-brise / de cinq députés ».

Le poète bucolique repassera, certainement. Encore que l’on puisse se prendre à rêver, même quand le quotidien poisseux colle aux basques, et glisser en contrebande du cosmique, du légendaire, lorsqu’il vient à manquer : « il paraît qu’ulysse est vivant / ulysse le navigateur le bourlingueur [...] à buenos aires oui il habite floresta [...] un mercredi on a sonné au 14 G / une infirmière en tongues à ouvert la porte / vous voulez voir don ulysse ? » Car dans ce portrait sans concession d’une réalité amère, le poète n’oublie pas que « cette étoile ronde que nous habitons / n’a pas encore fini de s’éteindre. »

samedi 22 juillet 2017

Nicanor Parra – Poèmes et Antipoèmes / Anthologie 1937-2014


Loin de l’Olympe

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Nicanor Parra – Poèmes et Antipoèmes / Anthologie 1937-2014
[Traduit de l’espagnol par Bernard Pautrat, édité par Felipe Tupper – Le Seuil, 2017]






Article écrit pour Le Matricule des anges

« Mesdames et messieurs / Voici notre dernier mot / – Notre premier et dernier mot – : / Les poètes sont descendus de l'Olympe. » S’il en est un, de poète, qui s’est chargé de les faire descendre, et manu militari, c’est bien Nicanor Parra (103 ans cette année ; au Chili, plus qu’ailleurs peut-être, la poésie conserve), dont le premier recueil fut et est encore un pavé dans la mare du lyrisme ronflant et des avant-gardes poétiques fatiguées. S’il y eut en vérité un premier livre en 1937 – trop inspiré par García Lorca – son auteur ne pourra ensuite que le renier. Car il visait plus haut. Ou visait autre chose. Celui que Bolaño considérait comme son maître prendra donc le temps de fourbir ses armes avant de lancer son pavé en plein dans la cible de la déjà prodigieuse poésie chilienne (Vicente Huidobro, Gabriela Mistral, etc.) ; un objet non identifié portant le nom de Poèmes et Antipoèmes, dont on peut dire sans exagérer que sa publication en 1954 changera pour longtemps la poésie non seulement hispanophone mais de tout le continent américain. Il sera en effet traduit dès 1960 en anglais et Parra se liera d’amitié avec Ferlinghetti et Ginsberg qui le liront avec le plus grand intérêt. Dans un étonnant paradoxe, tant leurs esthétiques sont opposées, le livre fut présenté par Pablo Neruda (son texte disparaîtra cependant des éditions suivantes et les deux poètes auront toujours une relation entre respect mutuel et conflit). Un Neruda qui s’écria, lors d’une des premières lectures publique des futurs antipoèmes, que si Parra escomptait faire un livre entier de la sorte, « rien ne resterait debout ».

« Pendant un demi-siècle / La poésie a été / Le paradis de l’idiot solennel. / Jusqu’à ce que j’arrive / Et m’installe avec ma montagne russe. » Dans cette montagne russe, le poète ne répond de rien, tant pis pour ceux qui saignent du nez : « le lecteur devra se donner toujours pour satisfait », affirme-t-il au détour d’un vers, dans une ces bravades apparentes dont il est coutumier ; bravades qui cachent un monde de nuances. Le premier degré n’est pas le fort de Parra, la bêtise non plus. L’héritage moderniste en prend un sacré coup, tous les romantismes et symbolismes partent avec l’eau du bain ; la métaphore n’intéresse pas Parra (il lui déclare la guerre dès les années 30), les jeux de mots non plus : « Selon les docteurs de la loi on ne devrait pas publier ce livre : / Le mot arc-en-ciel n’y figure nulle part, / Le mot douleur encore moins [...] Des tables et des chaises, ça oui, à gogo, / Cercueils ! articles de bureau ! / Et cela me remplit d’orgueil / Car, selon ma façon de voir, le ciel est en train de tomber en ruines. », peut-on lire dans Avertissement au lecteur.


Comme ne manque pas de le signaler dans sa postface Felipe Tupper, qui s’est également chargé de la généreuse et pertinente sélection des textes, brillamment traduits par Bernard Pautrat, Parra se plait à user avant tout de la « langue de la tribu ». Soit un chilien parlé, quotidien, qui puise à tous les contextes et manipule leur charge implicite comme si c’était de la dynamite, sans se soucier des chocs, les cherchant plutôt à coups de dangereuses équations (la métaphore scientifique n’est pas gratuite, Parra enseigna longtemps les mathématiques et à la physique à l’université). Le comptoir du bar trébuche sur le slogan politique, le titre de presse s’écrase dans la salle de classe (une salle qui est le sujet d’un de ses plus remarquables poèmes, Les professeurs). Autant d’éléments qu’il plonge dans le bain acide d’une ironie jubilatoire. Car s’il y a bien une émotion qui emporte le lecteur de Parra, c’est le rire ; un rire généreux qui se fie avant tout à l’intelligence du lecteur, mais un rire âpre également ; un rire destiné à faire un croc-en-jambe à tous les « idiots solennels » du monde. Pas étonnant de la part d’un poète qui revendique les influences de Dada, de Kafka ou Chaplin, voire – ou surtout – de Marcel Duchamp, particulièrement quand celui-ci dessine des moustaches à une Joconde qui a chaud aux fesses : « Regardez bien et vous verrez / Que je suis en train de rire aux éclats. » Regarder bien, oui, car les apparences sont trompeuses, toujours. Le chilien joue de l’ambiguïté du sens, des doubles lectures, feint les tons doctes et moralisateurs pour mieux déboulonner les discours d’autorité, ses vers sont rarement à prendre pour argent comptant. Une forme d’humour cinglant, pince sans rire, parfois très noir, qui pourrait bien être une marque forte de la « chilénité ». Lui que la poésie de Whitman fascina, fut forcé de s’en éloigner le jour où il comprit que quelque chose n’allait pas : il manquait d’humour.

Dans un Acte d’indépendance, il se déclare « Extraordinairement heureux / À la lumière de ces papillons phosphorescents / Qu’on dirait découpés aux ciseaux / Faits à la mesure de mon âme. » Le « je » lyrique traditionnel devient chez Nicanor une entité plus incertaine, dont la subjectivité est comme rongée, corrompue ; elle bave sur les bords. Une subjectivité qui devient forcément multiple et la mesure de l’âme se fait toujours douteuse ou équivoque : « Je parle d’une ombre, / De ce bout d’être que tu traînes / Comme une bête à qui il faut donner à manger et à boire. » La voix qui parle ne sait pas nécessairement où elle met les pieds et ne dispose pas d’une assise claire d’où proférer sa parole. Elle soliloque, quoi qu’il en soit. Ainsi lit-on dans Souvenirs de jeunesse : « Je m’enfonçais de plus en plus dans une espèce de gelée ; / Les gens riaient de mes fureurs, / Les individus s’agitaient dans leurs fauteuils comme des algues remuées par les vagues [...] / De tout ça résulta un sentiment de dégoût / Résulta une tempête de phrases incohérentes [...] / Résultèrent d’épuisants mouvements de hanches, / Ces bals funèbres / Qui me laissaient hors d’haleine / [...] C’est vrai, j’allai dans tous les sens / Mon âme flottait dans les rues [...] » Cette multiplicité, cette incertitude est non seulement la seule mesure possible de l’âme, mais encore du monde, qui serait ainsi fait de couches et d’autres couches. Difficile de ne pas s’y sentir isolé, de ne pas s’y dissoudre : « Je pensais à un bout d’oignon vu pendant le diner / Et à l’abîme qui nous sépare des autres abîmes. » De toute façon, « en prenant une feuille pour une feuille / en prenant une branche pour une branche / en confondant une forêt avec une forêt / nous faisons preuve de frivolité. »


Alors bien sûr, il y a Dieu. Mais quand il lui adresse une prière dans Notre Père, il ne manque pas de faire remarquer que Dieu a le « sourcil froncé », comme s’il était « un vulgaire homme ordinaire », et s’il lui parle, c’est pour lui faire savoir « que les dieux ne sont pas infaillibles ». Ailleurs, il lui demande de le nommer « Ambassadeur n’importe où », « Président du corps de Pompiers », ou « dans le pire des cas » « Directeur du cimetière ». Dans sa série des Artefacts (1972), un coffret de cartes postales où sa poésie devient visuelle et se réduit à des slogans moqueurs et toujours riches de sens, sous l’image de ce qui pourrait bien être Notre Dame, on lit : « Nous, on en a rien à foutre que la cathédrale soit en bois, en briques ou en pierres, ce qui compte c’est que le seigneur soit dedans. » Mais voici encore les Sermons et Prêches du Christ d’Elqui (1977), un christ de retour « après 1977 ans de religieux silence » : « y’en a-t-il un qui est capable / d’arracher une feuille à la bible / parce qu’il n’y a plus de papier hygiénique ? [...] ma tête à couper qu’il y’en a pas un / qui rie comme moi / quand les philistins le torturent. »

On l’aura compris, l’humour chez Parra est d’abord métaphysique. Son rire est tout sauf démagogique, de même son usage de la langue de tous les jours, des proverbes et autres lieux communs qu’il détourne pour en tirer toujours le meilleur profit. Une stratégie du détournement qui au tournant des années 2000 prendra la forme des ready-mades de la série des Travaux Publics, une poésie non seulement visuelle mais tridimensionnelle, soit de simples objets accompagnés d’un bref commentaire toujours ironique (un crucifix, où Jésus, absent, est remplacé par cette simple pancarte : « Je reviens de suite »).

Parra ne cherche pas la complicité, le clin d’œil, mais d’abord à incommoder (« Tu bâilles, canaille / parce que je te dis la vérité »). S’il défend des causes, comme l’écologie, qui sera très tôt l’une de ses préoccupations, c’est selon ses propres mots en « franc-tireur, pas en militant ». Sa relation avec les « écrivains engagés » de la gauche latino-américaine sera toujours conflictuelle, car ce qui l’intéresse en premier lieu, c’est de « rompre avec tout ». Les rieurs peuvent bien se croire de son côté, mais ce serait faire peu de cas de la trappe qui ne tardera pas à s’ouvrir sous leurs pieds. Car après tout, comme on peut le lire dans un autre de ses Artefacts (qu’on se permettra de citer bien qu’il ne soit pas inclus dans cette superbe anthologie) : « Le poète est un simple porte-parole, il ne répond pas des mauvaises nouvelles. »


mercredi 21 juin 2017

Claudio Morandini - Le chien, la neige, un pied


Métaphysique montagnarde

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Claudio Morandini - Le chien, la neige, un pied [Traduit de l’italien par Laura Brignon – Anarchasis, 2017]





Article écrit pour Le Matricule des anges

« Des monstres plus minéraux qu’animaux », c’est ainsi que Claudio Morandini, dans un épilogue en guise de postface, décrit les ermites des montagnes. Des êtres dépenaillés, hiératiques, que l’on peut encore parfois croiser au détour d’un chemin dans quelque vallée perdue et décidément caillouteuse des Alpes, loin de toute ambiance bucolique. Comme s’ils pouvaient, par pur mimétisme, se confondre avec la roche qui les entoure.

C’est ce qui est arrivé à l’écrivain italien et ce qui l’a poussé à écrire ce roman subtil. Un drôle de type accompagné d’un chien galeux lui a jeté des cailloux pour l’éloigner. Encore qu’il soit difficile de ne pas trouver un peu superflue cette explication finale de texte. À quoi bon tout réduire à une petite anecdote, quand l’auteur démontre amplement qu’il n’en a nul besoin ? Car Le chien, la neige, un pied a d’abord l’autonomie d’une fable, dont tous les éléments sont à la fois définis et génériques : ce chien y est tous les chiens, cette neige toutes les neiges, et ce pied – quand bien même macabre, puisque c’est celui d’un mort – vaut pour tant d’autres pieds. D’ailleurs, le défunt propriétaire de ce pied n’est pas forcément celui que l’on croit ; du moins, pas celui qu’Adelmo Farandola, l’ermite de notre fable, s’imagine qu’il est. Mais il a la mémoire qui flanche et vit dans une brume où le temps s’effiloche et se retourne sur lui-même. Il n’est guère lucide, mais la lucidité, dans son monde, n’a pas cours. Passé et présent se confondent ; les temps lointains de la guerre – où il fallait fuir jusqu’au fond des grottes les plus étroites la menace des hommes armés qui prétendaient nous tuer – s’avachissent parfois de tout leur poids sur l’instant présent. Pris dans cette nature à la fois encaissée et trop grande pour l’homme, il se laisse aller au vertige : « Il a toujours aimé se pencher au-dessus des précipices et éprouver la sensation d’être soudain vidé que procure le vertige. Surtout, il aime sentit le vide qui s’ouvre devant lui écraser ses testicules, les sentir aspirées par ce gouffre d’air, par les lignes de fuite effarantes qui se précipitent vers les vallées. »

Tant ou plus que la décision de s’isoler de la rumeur du monde, l’ermite incarne un idéal d’affranchissement du temps, ou un aplanissement de celui-ci, dans une perpétuation du même, rythmé par la répétition inébranlable des saisons. Ce qui, dans un milieu austère et par nature hostile, prend une importance déterminante. Et de toutes les saisons, c’est bien entendu l’hiver qui règne en maître et assied son pouvoir, représenté par une dense couche de neige. Ainsi ne reste-t-il à Adelmo d’autre option que de se cloitrer des mois durant dans son très inconfortable chalet en grosses pierres qui, à quelques mètres près – n’était la sagesse ancienne de ceux qui le construisirent –, serait facilement emporté par une avalanche. Ce genre d’avalanche qui, précisément, fera surgir, une fois le printemps venu, ce pied sans vie, bleui de froid, émergeant de la glace. Un pied qui pourrait bien pousser notre ermite à rechercher un isolement encore plus drastique, jusqu’au point, peut-être, de non retour.

En attendant, Adelmo a rencontré un chien qui l’accompagnera tout l’hiver, enfermé avec lui entre quatre murs, partageant ses maigres et douteuses provisions, jusqu’à leur épuisement prématuré. Notre homme, c’était fatal, a fini par s’attacher à « ce bâtard ». Et lorsque le chien n’est pas là, « il sent mourir quelque chose en lui » et « l’espace de cette cuvette étroite s’étendre jusqu’à devenir un désert immense et sa personne rapetisser dans ce désert jusqu’à devenir une fourmi, un ver. » Comme dans les contes métaphysiques, l’homme et le chien ne cessent d’échanger. Leurs dialogues, vifs et concis, simulent la surdité mutuelle pour mieux s’envoyer des piques, des saillies qui font mouche. S’y résument les qualités de ce livre drôle et profond, dont la simplicité n’est qu’apparente.


mardi 20 juin 2017

Sergueï Dovlatov – Le journal invisible / Le livre invisible


Entre l’esclavage et la liberté

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Sergueï Dovlatov – Le journal invisible Le livre invisible
[Traduit du russe par Christine Zetounian-Beloüs – LaBaconnière, 2017]





Article écrit pour Le Matricule des anges

« C’est avec inquiétude que je prends la plume », nous dit Dovlatov en commençant son « journal invisible » écrit à Leningrad en 1976, quelques années avant qu’il n’émigre à New York. Un ville où il décèdera en 1990, non sans y avoir écrit auparavant un « livre invisible » qui complète ce volume ; non sans y avoir encore publié ses nouvelles dans le prestigieux New Yorker. Mais l’inquiétude, chez lui, n’est pas celle que l’on croit, et cet introït ne fait qu’annoncer la distance bouffonne qui le sépare de l’exercice pompeux et auto-célébratoire qui caractérise trop souvent l’autobiographie. Ne se moque-t-il pas d’un de ses collègues écrivain qui, à en croire ses mémoires, aurait été l’intime de Nabokov, de Rachmaninov et j’en passe ? La médiocrité – la sienne et celle des autres dans un système qui n’encourage rien d’autre – est une cible de choix.

Même si ce qu’il nous raconte n’a rien de folichon, le ton auquel il a recours est celui d’une ironie acerbe et d’un humour qui non seulement ne cède jamais face à l’absurde, mais s’en trouve souvent renforcé. Ainsi, cette inquiétude annoncée dans les premières pages a-t-elle quelque chose d’un paradoxe, puisque elle serait celle de quelqu’un manquant « d’attributs tragiques ». Mais il faut dire que le paradoxe semble être le signe sous lequel s’est déroulée la vie pétersbourgeoise (sans oublier un détour par Tallin, en Estonie) de Dovlatov. Paradoxe de ne jamais parvenir à publier ses nouvelles et romans, tout en vivant comme journaliste de sa plume, finissant même par devenir un de ces fonctionnaires qui dans les revues décident qui doit publier quoi, se convertissant autrement dit en son propre ennemi. Mais comment ne pas finir par devenir fonctionnaire dans un état qui contrôle jusqu’à l’encre que contiennent les stylos des journalistes ? Le paradoxe, de toute façon, semble consubstantiel au régime ubuesque que nous décrit l’auteur ; un Dovlatov qui sur un air apparemment badin l’observe avec une loupe qui grossit méchamment les moindres aspérités. Car l’ironie, quand elle est exercée avec talent, est d’abord le signe d’une lucidité brutale. Et notre auteur n’est pas du genre à prendre des gants. D’où également un style concis, sans effets. D’où le refus du tragique, la broyeuse étatique ayant sous sa plume de traits presque comiques (un comique kafkaïen, forcément), tant elle se montre à la fois très efficace et terriblement contre productive.
Dans sa description maniaque des rouages du monde éditorial soviétique, où toute trace d’originalité est bannie, on en vient à se demander qui pourrait trouver intérêt à lire ce qui est vraiment publié. Les bonnes volontés ne manquent pas, pourtant, mais que peuvent-elles faire dans un système où tout doit être lu, contrôlé et validé par des instances supérieures. Où tout le monde s’autocensure. « C’est tellement original... », confie une rédactrice à la lecture d’un manuscrit de l’auteur, et dans ces quelques mots se lit l’immensité de son désarroi. « Le rédacteur en chef voit le titre et aussitôt prend un air chagrin. Il attendait quelque chose du genre Les héros sont avec nous, ou au minimum Le cœur à l’ouvrage. Et voilà qu’il se retrouve avec un étrange et nébuleux Cinq coins. »

Mais le paradoxe ne s’arrête pas à la Russie soviétique, il poursuit également l’émigré jusqu’en Amérique. Car le pays autoproclamé de la liberté pourrait bien n’être qu’une déception. La liberté, d’ailleurs, « peut se comparer à la lune qui éclaire la route au prédateur comme à sa proie. » Le regard implacable de Dovlatov ne cède pas d’un pouce, une fois rejoint l’Eldorado américain. Au contraire. Que faire de cette liberté ? L’écrivain russe, dont l’existence artistique était niée en ses propres terres, acceptera-t-il le défit consistant à passer du statu de génie méconnu à celui d’écrivain quelconque dans un pays où l’expression est libre ? Mais ce qui enrage l’auteur, c’est aussi de constater que la médiocrité qu’il a trop connue en URSS semble s’être bien exportée parmi la communauté russe de New York. Ce dont il nous fera la démonstration à travers l’hilarante histoire des déboires du journal qu’il monte avec des collègues, dont la liberté de ton semble fort mal reçue par certains. Car au fond, « choisir entre l’esclavage et la liberté » n’est pas si facile.


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