mercredi 12 septembre 2012

Éric Chevillard - "L'auteur et moi"




Le système Chevillard, cru 2012

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L'auteur et moi - Éric Chevillard
[Minuit, 2012]



Une fois n'est pas coutume, j'ai lu un livre de la rentrée littéraire. Bon d'accord, j'ai triché, il s'agit du nouveau Chevillard. Triché ? Le livre, paru il y'a à peine une semaine, ne ferait pas partir des 674000 livres de ladite rentrée ? Si, bien sur, si l'on considère qu'un Chevillard pourrait intégrer le bal. Pour ma part, j'ai franchement du mal à l'y inclure, ne serait ce que par l'entêtement de notre auteur à maintenir un sillon non pas fermé mais fermement entretenu, poursuivie avec l'insistance de l'entomologiste hypnotisé par la fourmi. Et je ne dis pas fourmi au hasard bien sur (comme j'aurai pu dire orang-outan ou ouistiti), mais bien parce que la fourmi, sa poursuite éperdue, est un des axes majeur de L'auteur et moi, le nouvel opus chevillardien (on y parlera également de gratin de chou-fleur et de truite aux amandes).

Chevillard, notre grand ironiste, sort un nouveau livre, et déjà nous voilà hors de la mêlé, nous revoilà plutôt retrouvant notre fauteuil au sein du fan club d'Éric Chevillard. Fan club ? J'ai pour ma part découvert l'olibrius il n'y a pas si longtemps, et si j'ai d'abord cru aux quelques réticences que me provoquait sa lecture, j'ai su depuis faire fis de ces maigres objections qui n'étaient autres que le fruit d'une vieille paresse de ma part, celle du petit lecteur provincial benoitement assis dans des habitudes qu'il a parfois peur - ou tout simplement la flemme - de voir remises en questions. Depuis, j'ai pris ma carte au parti, et ne me lasse plus du système chevillard.

Le système Chevillard ? Oui c'est un véritable système que la fiction chevillardienne, le lecteur en est un maillon fondamental (alors qu'en observant la rentrée littéraire on se demande si c'est le cas), puisque le système exige la complicité dudit lecteur (thème connu, certes mais indéniablement renouvelé chez l'auteur qui nous occupe).

Or, avec L'auteur et moi, ne voilà t'il pas que le système Chevillard est mis-en-scène, convoqué directement sur le plateau. Moité thèse délirante sur les méfaits du gratin de chou-fleur, moité exercice d'auto-critique des plus savoureux (contrairement à cette ignoble pataugeoire à grumeaux qu'est le gratin de chou-fleur), le livre balade le lecteur entre anecdotes grotesques et hilarantes et confessions douteuses d'un auteur qui n'est pas (tout à fait) Chevillard, et qui via ce bon vieux procédé de la note en bas de page, se pique d'interrompre à tout bout de champ le récit afin d'en nuancer, d'en infirmer ou d'en préciser les tenants et aboutissants, prétendant ainsi mettre à jour les rapports parfois incestueux entre l'auteur et son personnage. Car Chevillard nous le dit: ne croyez pas ces prétentieux, ces ridicules, ces auteurs à la petite semaine qui viennent se la raconter avec leurs histoires de personnages qui leur échappent. Quel mensonge grossier, se gausse notre auteur. Et de se lancer dans la démonstration argumenté de l'inanité d'une telle prétention. Ainsi, avec un didactisme suspect, l'auteur analyse le texte en temps réel, y souligne point commun et différence entre le personnage du roman et l'auteur. C'est un jeux d'équilibriste entre deux faux Chevillard, le personnage de fiction d'une part et l'auteur qui commente d'autre part. C'est (mais faut-il encore le préciser) hilarant, intelligent, bref c'est ce que l'on appellerai d'une manière un peu vieillotte, un bonheur de lecture.

Il n'y a, au fond, pas beaucoup plus à dire (du moins ici, sur ce modeste blog) sur ce livre, car tout est déjà dedans, le livre et son commentaire. C'est pratique, cela fait gagner du temps. Sauf que le commentaire aussi déraille (au moins autant que le récit en lui-même). En effet la note n° 26 occupe quasiment la moitié du livre. Il y est soudainement question d'un type qui poursuit une fourmi. Qui est-il ? Et bien le même personnage, celui qui a comme un problème avec le gratin de chou-fleur, mais transbahuté ailleurs, dans un autre contexte, une autre histoire (encore que le spectre du gratin honnis, là aussi, est à l'affut). Parce que non, vraiment, un personnage ça ne s'échappe pas, la preuve, on en fait ce que l'on veut, où l'on veut. On le mène en bateau.

L'auteur et moi c'est à tout point de vue du Chevillard du meilleur tonneau, et même si le livre est truffé de références aux autres livres du meilleur écrivain français (ce n'est pas moi qui le dit, c'est Pierre Jourde, mais il a bien raison), ceux qui n'ont pas encore la chance d'intégrer le fan club trouveront peut-être ici l'occasion de mordre à l'hameçon.

4 commentaires:

  1. Bonjour Guillaume!

    Merci de cette nouvelle magnifique. Je viens d'écrire un mémoire sur la construction des figures d'auteur dans les oeuvres d'Éric Chevillard et César Aira et je suis ravi d'apprendre que le Français a publié un nouveau roman avec ce titre merveilleux! Je soutiens la semaine prochaine et, naturellement, je veux en parler. Votre blog et vos commentaires sur ces auteurs sont excellents. Est-ce que vous connaissez l'oeuvre du Colombien Fernando Vallejo? Si non, je me permets de vous conseiller sa lecture.

    Cordialement,

    Nicolás Sánchez R.

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    1. Nicolás, merci pour votre appréciation généreuse de ce blog. Un travail qui rapproche Chevillard et Aira suscite je doit le dire ma curiosité, car plus je lis l'un et l'autre plus je trouve entre ces deux auteurs des points communs ou pour le moins une attitude partagé face à la chose littéraire, même si évidemment leur travail du style par exemple est très différent (mais c'est que les traditions littéraires française et argentine ne sont pas les mêmes). Là où Aira tourne le dos au style, la belle écriture, en "écrivant mal", Chevillard le dynamite de l'intérieur en le poussant jusqu'à l'absurde. Pour ce qui est de la figure de l'auteur, il est évident que ce nouveau livre de Chevillard vient à point.
      A part ça, oui, je connais effectivement Fernando Vallejo, dont j'ai lu deux romans il y'a de ça un petit moment déjà (La vierge des tueurs en français et La rambla paralela en espagnol). Je m'étais promis d'en lire plus ce qui se fera s'en aucun doute prochainement.

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  2. Vous avez tout à fait raison, Guillaume. Ils ont un style très différent dans ce sens-là. Je considère l’écrire « mal » d’Aira plutôt comme une question de (in)cohérence, selon les conventions du genre, à l’intérieur de ses roman (les fins brusques et absurdes, les personnages invraisemblables…), mais c’est vrai que cela se voit aussi au niveau du style de l’écriture.

    Comme j’étudie la notion d’auteur, j’essaye dans le mémoire d’établir des relations entre eux à partir de la figure de Borges, en particulier, de « Pierre Menard, autor del Quijote », qui me semble pertinent pour comprendre leur littérature. Si cela vous intéresse, je vous enverrais avec plaisir le document.

    Si vous allez continuer avec la lecture de Vallejo, je vous conseille El desbarrancadero (traduit en français comme Et nous irons tous en enfer) ou la biographie de Rufino José Cuervo, El cuervo blanco (corvus albus, como lo llamó por su excepcionalidad, según Vallejo, el gramático alemán Friedrich August Pott) qu’il vient de publier.

    Je vous souhaite un bon week-end.

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    1. Bonjour Nicolas, je suis étudiante en littérature française et romane. Il s'avère que j'ai un travail de fin de bachelier à réaliser sur Eric Chevillard et précisément sur son ouvrage l'auteur et moi, pourriez-vous m'aider ? Cordialement. Impens Pauline

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