mardi 15 avril 2014

Antonio Di Benedetto - Le silenciaire


Le poids des autres, le poids de soi.

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Antonio Di Benedetto - Le silenciaire [José Corti, 2010 - trad. Bernard Tissier]





Texte écrit en novembre 2010 pour le Fric-Frac Club

Ceux qui, je crois nombreux, sont tombés dans la marmite Bolaño sans jamais avoir vraiment pu en sortir, connaissent sans aucun doute sa nouvelle « Sensini » (dans Appels téléphoniques), où le grand Roberto dresse le portrait d’un écrivain argentin en exil espagnol, auteur d’une œuvre importante mais non reconnue, se trouvant pour d’évidentes raisons économiques réduit à participer à des concours littéraires provinciaux. Il s’inspire, on pouvait s’en douter, d’un modèle réel. Ce modèle, c’est Antonio Di Benedetto, effectivement auteur d’une œuvre d’envergure dont la diffusion a été tardive. L’éditeur José Corti a eu la bonne idée de nous en offrir récemment un nouvel aperçu francophone (après la traduction en 1976 aux Lettres Nouvelles, de son roman Zama, considéré par beaucoup comme son œuvre majeure), en publiant dans sa série Ibériques ce El silenciero de 1964.

Dans sa nouvelle, Bolaño, en évoquant le style d’un roman de son Sensini, parle de « froideur » et du « pouls précis d’un neurochirurgien », et voilà qui semble fort bien coller à ce silenciaire. Le style y est effectivement précis, sans fioritures, presque laconique parfois. « Son art subtil écarte d’une main sûre les scories rhétoriques pour se concentrer sur l’essentiel », dit fort justement Juan José Saer dans sa préface à l’édition argentine de 2000. C’est une mécanique qui, implacable, avance au rythme de l’obsession de son narrateur, le fameux silenciaire, soit un type obsédé par le bruit, par tous les bruits, qui semblent le suivre partout, tout le temps, et dont l’obsession même crée les conditions de son malheur. Car, il le confesse lui-même : « je ne vis pas bien », et croit utile de prévenir sa future femme qu’elle aura pour époux « un homme vulnérable ».

Le monde moderne est un enfer mécanisé. Et cet enfer sera sonore ou ne sera pas. Voilà le genre de postulat qui aurait pu servir de point de départ pour ce roman, dont l’action se déroule « dans un après-guerre déjà avancé » nous indique l’auteur. Mais l’ambition de ce livre n’est pas franchement ni politique, ni pamphlétaire.
Le silenciaire n’est pas un roman qui cherche à démonter l’inhumanité d’une société. Ce qui intéresse Di Benedetto avant tout, c’est d’observer combien son personnage s’autodétruit (se déshumanise) lui-même dans sa quête de faiseur de silence. Il écrit ce qu’on pourrait définir comme un drame intérieur univoque. Univoque, car s’il ne lorgne pas vraiment vers la critique sociale, Di Benedetto construit par contre une machine froidement dédiée à son personnage, que peu d’éléments viennent contrebalancer. La tension dramatique est une ligne droite dont l’issue sera, on s’en rend vite compte, étouffante. Rien n’interfère entre le narrateur et le lecteur, c’est un huit clos dans la tête dudit narrateur, et dans ce face à face, le lecteur ne sait pas toujours s’il doit plaindre, condamner ou comprendre cette quête insensée du silence.

Le monde que décrit Di Benedetto est un monde désespérant, parce qu’implacablement il semble ignorer ceux qui tentent encore d’y respirer. Mais s’il est désespérant c’est aussi – et peut-être surtout – parce que ceux qui prétendent y respirer ne semblent pas avoir droit à la justification de cette prétention. Le roman ne présente pas un monde atroce, ni sordide, ni spécifiquement violent ou injuste, au contraire, il offre un monde simplement indifférent à ceux qui le peuplent et à leurs motivations. C’est un monde transparent d’inertie, et cette transparence est implacable. Le silenciaire semble être ce genre de roman où l’on peut étouffer dans le froid. Di Benedetto ne condamne ni n’excuse : il présente simplement les choses. Il les présente indifféremment. C’est là où probablement gît la violence du livre. Elle n’est pas dans les faits (malgré les tentatives ou les désirs du narrateur). Cette violence n’est pas là, et son absence la révèle d’autant mieux.

Le héros sans nom du roman, ne saurait se contenter de fuir le bruit, « un tam-tam qui bat pour convoquer le plus-de-bruit et chasser les partisans du pas-de-bruit ». Se rendant bien compte que dans une grande ville, c’est tout bonnement impossible, il va commencer à imaginer des combines pour imposer son désir de silence. Wikipédia m’apprend que Paul le Silentiaire (de son petit nom Paulus Silentiarius) était justement, au VIe siècle à Constantinople, un officier chargé de faire respecter l’ordre et le silence autour de l’Empereur. On pourrait dire que le personnage du roman de Di Benedetto semble vouloir être à la fois celui qui sert l’Empereur et l’Empereur lui-même. On est jamais mieux servi que par soi-même, après tout. Car cette quête de silence, ce désir d’imposer le silence, de faire silence donc, et ce jusqu’à l’absurde, ce délire d’imposition – à lui-même, à son entourage, au voisinage – se convertit vite – et inévitablement – en dérive autoritaire, non pas que les victimes expiatoires du narrateur (les employés de divers ateliers de mécanique, des marchands, des routiers, etc…) en fassent grand cas, mais c’est que lui-même dans sa dérive ne se rend pas compte du haut de sa tour – ou voudrait/préfèrerait ne pas se rendre compte – que son intolérance au bruit est avant tout une intolérance à l’autre. Ainsi, il est l’empereur dans sa tour ; tour qu’il voit par ailleurs et de manière très littérale en rêve, et tous doivent faire silence car tel est son désir.

Besarión, ami/double absurde et déconcertant, s’interrogeant sur son ami, voit en lui « un homme déchiré, mais qui ne sait pas ce qui le déchire », car ce bruit, de quoi est-il le nom, si ce n’est d’une haine de soi, encore plus que d’une haine de l’autre ? Le narrateur ne serait-il finalement rien d’autre qu’un pauvre type qui ne se supporte pas lui-même ? Ce déchirement est sans doute la violence réelle, palpable du livre. La société ne déchire pas, inutile, l’homme, celui qui la peuple, celui qui la fait, prend lui-même les devants. L’homme est désarmé, et il se construit des chimères pour contrer cette béance qui s’ouvre. Le narrateur se présente comme écrivain, mais il n’arrive pas à pondre une ligne de son projet. La faute à qui ? Au bruit, naturellement !

« Personne n’est absolument mauvais envers soi, même s’il l’est envers autrui », dit aussi le narrateur, aveuglé par son obsession. Il semble culpabiliser, et se rendre compte qu’il va trop loin, que – malgré tout – il fait du mal autour de lui, à sa femme en premier lieu. Mais, ajoute-t-il, comme pour se dédouaner : « nous avons tous une justification ». Mais cette justification, les autres ne la comprennent pas nécessairement. Voilà le drame, voilà ce qui pourrait rendre notre silenciaire complètement fou. La tension du récit se construit, à mesure que le livre avance, autour de cet enfermement, de cette oppression auto infligée. Le narrateur ne supporte rien car il ne supporte pas son incapacité à être ce qu’il voudrait être, il ne supporte pas – peut-être – son incapacité, tout simplement, à aimer : « Mais y a-t-il quelqu’un qui soit plein d’amour envers tous ? ».

Di Benedetto, propose aussi avec ce livre une étrange réflexion sur la valeur ou les motivations qui peuvent se cacher derrière certaines quêtes de l’absolu. Besarión, l’ami, est une sorte d’illuminé semblant glisser vers le mystique, vers une recherche d’une solution pour tous, même s’il n’est pas sûr de savoir quelle est cette solution, ou (pour le lecteur) qu’il ne soit pas fou. Le narrateur lui n’est en quête que de lui-même, d’un absolu violemment égoïste, où le monde qui l’entoure s’effacerait, pour qu’enfin il puisse exister. On ne saurait dire qui à tort ou qui a raison, mais plutôt constater que ce binôme est un moteur fictionnel beaucoup plus ambigu qu’il pourrait sembler au premier abord.

Le style de Di Benedetto, ce « pouls précis », bien que désossé, ou parce qu’il est désossé, dépose zones d’ombres et demi-révélations sur le trajet, le lecteur les saisit comme il peut, et c’est un des grands mérites de ce livre, qui ne dénonce ni ne propose rien. Il se contente de creuser un sillon effrayant et froid, où l’homme est le point de départ et le terreau de sa propre déshumanisation.

samedi 12 avril 2014

Alberto Laiseca ou l'art atonal de raconter


Où l'on revient sur les Aventures d'un romancier atonal [Attila, 2013 - Trad. Antonio Werli] et sur l’œuvre d'Alberto Laiseca en général, auteur qui sur ce blog nous est cher et dont nous avions déjà parlé ici et ici.



On le sait au moins depuis Borges - cette « boîte à outils » où aujourd’hui encore les écrivains argentins ne peuvent s’empêcher d’aller piocher - la littérature argentine pratique allègrement la parodie, le détournement, la réappropriation, la citation apocryphe, l’attribution erronée, etc. Alberto Laiseca s’inscrit pleinement dans cette lignée. Il profite des avantages que lui offre la position périphérique de l’écrivain argentin face à la tradition (pour paraphraser le titre d’un célèbre essai de Borges). Mais qui dit périphérie ne dit pas forcément mineur, ne nous y trompons pas. Ou plutôt si : mineur, oui. Mais un mineur assumé, transformé, muté dans la jouissive recréation d’une aventure littéraire qui assume sa condition même d’aventure apocryphe, excessive, humoristique, délirante, pour reprendre une notion chère à Laiseca. C’est que l’idée de littérature mineure par opposition à la littérature sérieuse, à la grande littérature, offre une grande liberté et semble désencombrer le terrain.

Borges, on s’en souviendra, a passé beaucoup de temps à gloser sur des écrivains considéré comme de second ordre. Il s’agissait peut-être de construire un autre canon, mais surtout de se réapproprier la tradition littéraire, d’en faire – que l’on me pardonne la familiarité – son jouet. La tradition littéraire argentine, ou du moins la tradition borgésienne (mais cela revient sans doute au même) aime le jeu, et ne manque jamais une occasion de le pratiquer. C’est une littérature qui se construit sur une bibliothèque apocryphe, de « deuxième main » [1], qui, à l’instar d’une fameuse proposition de Borges, préfère écrire le compte-rendu d’un livre imaginaire en faisant comme si celui-ci existait vraiment, plutôt que d’écrire ledit livre.

Laiseca écrit donc comme si les Commentaires sur la guerre des Gaules ou le Mahābhārata existaient. Sauf qu’ils existent vraiment, et que lui les a, si j’ose dire, « condensés », en a extrait la substantifique moelle jusqu’à obtenir un livre époustouflant, démesuré, épuisant, impossible : Los Sorias, 1300 pages, épopée belliqueuse et totale, le livre le plus long de la littérature argentine. Considérés depuis cette proue de papier, cette pyramide de Kheops littéraire, tous les autres livres de Laiseca seraient alors comme des « comptes-rendus » de ce livre-ci, météorites plus ou moins grosses se déprenant et tournant en orbite autour de l’astre Soria. En d’autre terme Laiseca ne se contente pas d’écrire sur des livres imaginaires, il commence d’abord par les écrire.

Car Laiseca, comme l’a si bien dit César Aira - autre grand joueur - est « un constructeur de monde ». Un auteur démiurge qui a cependant eu la malchance de naître dans un monde « déjà fait ». Dans de telles conditions, quelles possibilités s’offraient à lui ? Plagier, comme il le propose dans un « essai » provocateur et délirant. Plagier ce monde-ci, le monde réel, pour en refaire un autre, où le nôtre apparaîtrait, transposé, exacerbé, mais plagier aussi toute la littérature qui s’est déjà écrite sur ce monde ci, le nôtre. La littérature de Laiseca a le souffle d’une littérature cosmogonique, mais une cosmogonie qui serait « erronée », apocryphe, et ce d’autant plus qu’elle a l’air bien réelle. C’est là toute la force du « réalisme délirant » de Laiseca, certainement plus fécond que bien des impostures exotiques qui aujourd’hui encore semblent hélas résonner à l’oreille du lecteur français comme la malencontreuse définition de ce qu’est la littérature latino-américaine.

Le monde de Laiseca a la force d’une mythologie, une mythologie qu’il s’est lui-même créé. Mais c’est une mythologie auto consciente, qui parodie son propre souffle wagnérien la rendant ainsi plus forte. Los Sorias, réécrit trois fois, monstre représentant des années de travail, est bien entendu le livre où cette mythologie s’expose, se construit, se définie. Tous les autres textes de Laiseca tourne autour de celui-ci, en sont des appendices. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille nécessairement avoir lu Los Sorias pour pouvoir lire le reste. Car, après tout, en Argentine même, Los Sorias fut longtemps un livre imaginaire, dont les tenants et aboutissants – l’univers, la poétique - apparaissaient cryptés, en sous-main, ici ou là, au détour d’une allusion surprenante, d’une formulation déviante, dans les livres de Laiseca ayant déjà connu la publication, laissant ainsi se former peu à peu - se décanter - dans l’œil du lecteur, un monde littéraire nouveau. Car s’il fût achevé en 1982, année de la publication des Aventures d'un romancier atonal – roman où Laiseca se met lui-même humoristiquement en scène comme auteur maudit d’un manuscrit impubliable - il ne paraîtra (en édition limitée et par souscription) qu’en 1998. Auparavant – à part pour quelques chanceux qui avaient eus accès au manuscrit – le lecteur de Laiseca pouvait très bien se demander si ce livre existait vraiment ou s’il n’était qu’un mythe de plus dans la grande machine à mythes laisequienne. Et jusqu’à aujourd’hui, nombreux sont ceux qui ne l’ont pas lu. Comme le souligne Ricardo Piglia dans sa préface, c’est un livre qui a tout les attributs d’un texte secret, dans la tradition d’un Macedonio Fernandez. Une sorte de centre invisible, de trou noir, atour duquel gravite une œuvre en perpétuelle expansion.

Laiseca est un narrateur infatigable, pour lui raconter, c’est raconter une histoire, puis une autre histoire et puis une autre encore, jusqu'à ce que cet ensemble dessine un monde, qu’il lorgne vers l’imaginaire comme dans Los Sorias, ou qu’il soit dévié du monde réel, ou plus exactement de l’histoire des civilisations, comme la Chine de La mujer en la muralla, ou l’Egypte de La hija de Kheops. Il y a chez lui, comme chez tous les grands constructeurs d’univers littéraires, un goût acharné pour le détail, une volonté de « tout dire » (d’où le fait que ses livres soient souvent longs), une volonté d’exhaustivité. De ce point de vue, la guerre fratricide entre les dictatures de Soria, de Russie et de Technocracie telle qu’elle nous est rapportée dans Los Sorias est on ne peut plus palpable. Le lecteur croit la lire en direct (et vu le temps que prend la lecture de la chose, c’est peut-être bien le cas). Car même si l’auteur dans tous ses écrits ne cesse de souligner, de mettre en scène et de dénoncer l’illusion, celle-ci, ou plutôt sa capacité à « enchanter » subsiste.

Laiseca raconte donc des histoires qui croisent la Grande Histoire, ou plus exactement, il raconte l’histoire de cette dernière, sous la forme de ce que Fogwill a défini comme « une archéologie de tous les récits »[2]. De cette histoire majuscule, il a une approche syncrétique, l’observant attentivement et se demandant qu’est ce qui la constitue, quelles en sont les grandes lignes. L’histoire est, pourrait-on dire, une continuité cyclique où l’on retrouvera deux, trois constantes. Une suite ininterrompue de massacres divers, de conquêtes, de luttes d’influences, bref une affaire de pouvoir et de convoitises. Mais c’est aussi une affaire de volonté, de volonté de puissance, de symboles : la grande pyramide, la muraille de chine, etc… Une histoire de réalisations excessives, délirantes, impossibles, où la réalité, comme on dit, dépasse la fiction. L’histoire humaine, vue depuis la lorgnette de Laiseca est un grand délire qui a ses raisons que la raison ignore. Et pourtant la raison y est reine, pour preuve toutes les machines scrupuleusement décrites qui peuplent ses récits, certaines bien réelles, d’autres complètement inventées, mais toujours, pour délirantes qu’elles paraissent, absolument crédibles. Le délire, chez Laiseca, est la déraison nécessaire à la raison, pour que celle-ci puisse se mettre en marche. Comme il le formule quelque part dans Aventures d’un romancier atonal : « Je comprends aujourd'hui que seul le délire nous rendra libres. ».

Laiseca travaille l’histoire des hommes et des civilisations de manière inclusive. Si l’on prend par exemple la deuxième partie du romancier atonal, on y découvrira la narration belliqueuse d’une campagne de Russie qui est toutes les campagnes de Russie résumées en une seule, Napoléon et Hitler se cassant les dents sur le même géant froid. Mais c’est aussi la grande croisade – puisque ici les Russes sont musulmans, et c’est aussi l’aube de l’humanité – puisqu’on y combat avec des dinosaures. L’histoire chez Laiseca c’est un peu Toute l’Histoire, mais racontée par un faussaire qui a le goût du mythe plus que celui de l’allégorie. Si l’on considère l’écriture romanesque depuis le point de vue du procédé, on pourrait dire que chez Laiseca l’histoire avec un grand H est un ready-made dans lequel piocher allègrement, une nouvelle et inépuisable boîte à outil, qui vient accompagner dans l’atelier de l’écrivain la boîte à outil borgésienne.

Et puis il y a le style. De ce point de vue là aussi, Laiseca voit grand, voit large, embrassant tout le registre, depuis l’écrire mal jusqu’à l’écrire trop bien. Le style, comme le reste, est un registre immense, aux infinies mutations. Il est fluide et mobile, il est clair et incompréhensible, il est raffiné jusqu’à l’excès ou argotique jusqu’à l’onomatopée (voir les dernières pages du romancier atonal). Depuis la structure même de la phrase, depuis le champ lexical lui-même, Laiseca est un écrivain total. Pas étonnant que Fogwill parle de lui comme d’un écrivain fractal, la cohérence laisequienne naît de son excès même. Pour pouvoir tout dire, pour être véritablement exhaustif, encore faut-il pouvoir tout écrire, c’est-à-dire ne pas avoir peur d’en assumer les ultimes conséquences. D’où ces passages qui heurteront peut-être la sensibilité littéraire française, décontenancée face à cette écriture qui n’a certainement pas peur parfois d’écrire mal. Et c’est d’autant plus déconcertant que cet écrire mal ne se contente pas d’être contrebalancé par l’intelligence ou l’inventivité du récit, non, ce serait trop simple. Cet écrire mal trouve essentiellement son contrepoint dans un écrire bien, voire très, très bien. C’est un balayage du registre que nous offre Laiseca, et chez lui cela n’est pas démonstration ou vague ironie. Quand il écrit « mal », il le fait dans la grande tradition argentine née avec Roberto Arlt, celle qui tord avec naturel la langue sans se préoccuper du qu’en-dira-t-on, celle qui bouscule la grammaire parce qu’il n’y a pas d’autre moyen de tordre le réel pour mieux le dire, et parce que - comme le proposait Arlt dans la fameuse préface de son roman Les lance-flammes - on est là pour écrire dans « une orgueilleuse solitude des livres qui possèdent la violence d’un « cross » à la mâchoire ». Ce n’est pas pour rien que Piglia a dit de Los Sorias qu’il était le meilleur roman argentin depuis Les sept fous de – précisément – Arlt. À l’instar de celui-ci, quand Laiseca écrit mal, il écrit bien. Et quand il écrit bien, il écrit tout simplement bien. C’est aussi simple que ça.

Lire Laiseca – l’écrivain borgesiennement arltien ou arltiennement borgésien - c’est se prêter à ce jeu là, c’est accepter ce défit, c’est se laisser porter par une langue qui ne se contient pas, qui ne minaude pas, une langue atonale : la littérature de Laiseca est couillue, provocante, délirante, mais elle est aussi douce et généreuse, prévenante envers son lecteur. Car lire Laiseca c’est avant tout faire l’expérience de la joie de lire, de se perdre dans des montagnes de papiers et aussi, voire surtout, dans les méandres d’un humour irrésistible. Quand, en 2027, aura été achevée la traduction monumentale et impossible de Los sorias, les lecteurs français comprendront pleinement cette affirmation, et depuis leur fauteuil, depuis leur bras épuisés à soutenir les kilos de papier du livre-monstre, ils diront à Laiseca – où que soit celui-ci – ce simple mot, le sourire aux lèvres : « Merci ».

En attendant, que faire ? C’est tout simple, lire les 120 pages des Aventures d'un romancier atonal, la meilleure introduction à l’œuvre de notre héros. Et si Los sorias est le condensé de l’Histoire Humaine, le romancier atonal en est le condensé du condensé, un prologue à déguster à pleines dents.


[1] L’expression est d’Alan Pauls, dans son brillant essai « Le facteur Borges » [Bourgois]
[2] Préface de la réédition argentine d'Aventuras de un novelista atonal [Santiago Arcos, Buenos Aires, 2008]
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