samedi 14 mai 2016

Jorge Ibargüengoitia – Le tyran meurt au quatrième coup


L’opérette du Maréchal

***
Jorge Ibargüengoitia – Le tyran meurt au quatrième coup
[Traduit du mexicain par François Minaudier – Le Tripode 2016]






Article écrit pour Le Matricule des anges

Il y a de bons romans mineurs. De ceux qui empruntent des chemins balisés et qui ont malgré tout quelque chose à apporter, un pouvoir de séduction, une fraîcheur, un petit rien qui fait le sel d’une écriture. Un art de l’agencement, un sens du « timing », voire du profil bas qui permettent à l’auteur de jouir d’une liberté qui dans un contexte plus sérieux - plus ambitieux, disons - n’aurait pas été la même. Une légèreté qui a ses atouts.

Il n’en va pas autrement s’agissant du deuxième roman de Jorge Ibargüengoitia (1928–1983), une fable politique où cette légèreté serait à situer dans la vélocité narrative, toute en phrases courtes qui font du sous entendu ironique une forme d’élasticité. Le trait y est en permanence grossi, au risque d’une caricature assumée jusqu’au sarcasme. Mais puisque toute tragédie, à force de se répéter, se transforme en farce, on ne s’étonnera donc pas de rire.

Le livre, publié en 1969, s’inscrit dans la tradition du roman sur les dictateurs, qui fit alors les grandes heures du boum des auteurs latinos. Sur ce thème, Garcia Marquez, Vargas Llosa ou Roa Bastos ont jetés plus d’un pavé dans la mare. Si, comparé à ces énormes briques, le petit livre de Ibargüengoitia semble ne faire que de timides ronds à la surface de l’eau, l’en accuser serait lui faire un mauvais procès. Il ne prétend pas au roman total sur la figure de l’éternel tyran, mais à user des artifices de la satire pour travestir la politique mexicaine avec les armes du grotesque, l’urgence du pamphlet et l’efficacité du cinéma.

Arepa, l’île imaginaire des caraïbes que nous décrit le livre (« un cercle parfait de 35km de diamètre »), a tout de la république bananière dans laquelle on pourrait croiser en quête d’aventure quelques-uns de ces héros de bande dessinée prêts à jouer un tour au général Tapioca de service, rougeaud, imbu de lui-même, le torse couvert de médailles en toc. À la différence qu’ici on aura du mal à trouver un héros digne de ce nom, et qui ne sera certainement pas le prétendant au titre, un richissime dandy tête à claques.

C’est l’assassinat du candidat aux prochaines élections du parti modéré – ourdit, il va de soi, par le président en exercice, le Marechal Belauzaran, qui entend garder son siège ad vitam aeternam - qui sert de point de départ très classique à cette intrigue menée à gros coups de tambour d’une case à l’autre. La vanité du pouvoir y devient une affaire de vaudeville et les protagonistes, tous ou presque, qu’ils soient riches ou pauvres, sont des imbéciles, incapables de penser plus loin que le bout de leur intérêt le plus immédiat.

Comme dans toute bonne fable, les oppositions sont drastiques. Soit l’on est un possédant et l’on fricote ou essaie de fricoter avec le pouvoir depuis sa confortable hacienda ; soit l’on est un pauvre bougre, l’un de ces multiples noirs crasseux qui s’entassent dans les tramways bondés de la capitale et n’ont que faire de ces luttes intestines qui ne changeront rien à leur misère. Paradoxalement ou pas, celui qui semble le plus intelligent ici (malgré une vulgarité qui lui permet d’aller pisser la porte ouverte en pleine réunion, sans qu’aucun des lèches-bottes qui l’entourent n’y trouvent à redire), c’est le Maréchal, qui ne cesse de déjouer les tentatives d’attentats dont il fait l’objet (à la bombe, au curare…). Encore qu’il ne s’en sorte à chaque fois que grâce à la chance ou à l’impéritie de ses ennemis, toujours prêts de toute façon à retourner leur veste.

Mais le meilleur du livre, c’est le talent de l’auteur pour dresser un portrait aussi rapide que précis de l’oligarchie locale, son snobisme provincial, ses intrigues de salon, son mépris (sa méconnaissance totale) du peuple, son petit doigt levé au dessus de la tasse de thé. La lutte pour le pouvoir est chez eux une fin en soi, totalement déconnectée des nécessités politiques. Le bien général n’existe pas, là où seul compte le particulier.

Contre toute attente dans un tel panorama de médiocrité généralisée, le héros tant attendu apparaitra au dernier moment. Encore qu’il ne soit pas sûr que son geste serve à quelque chose, car le grand bal du pouvoir c’est l’éternel retour du même. Tout au plus finira-t-il sur une carte postale.

Paperblog