mercredi 21 juin 2017

Claudio Morandini - Le chien, la neige, un pied


Métaphysique montagnarde

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Claudio Morandini - Le chien, la neige, un pied [Traduit de l’italien par Laura Brignon – Anarchasis, 2017]





Article écrit pour Le Matricule des anges

« Des monstres plus minéraux qu’animaux », c’est ainsi que Claudio Morandini, dans un épilogue en guise de postface, décrit les ermites des montagnes. Des êtres dépenaillés, hiératiques, que l’on peut encore parfois croiser au détour d’un chemin dans quelque vallée perdue et décidément caillouteuse des Alpes, loin de toute ambiance bucolique. Comme s’ils pouvaient, par pur mimétisme, se confondre avec la roche qui les entoure.

C’est ce qui est arrivé à l’écrivain italien et ce qui l’a poussé à écrire ce roman subtil. Un drôle de type accompagné d’un chien galeux lui a jeté des cailloux pour l’éloigner. Encore qu’il soit difficile de ne pas trouver un peu superflue cette explication finale de texte. À quoi bon tout réduire à une petite anecdote, quand l’auteur démontre amplement qu’il n’en a nul besoin ? Car Le chien, la neige, un pied a d’abord l’autonomie d’une fable, dont tous les éléments sont à la fois définis et génériques : ce chien y est tous les chiens, cette neige toutes les neiges, et ce pied – quand bien même macabre, puisque c’est celui d’un mort – vaut pour tant d’autres pieds. D’ailleurs, le défunt propriétaire de ce pied n’est pas forcément celui que l’on croit ; du moins, pas celui qu’Adelmo Farandola, l’ermite de notre fable, s’imagine qu’il est. Mais il a la mémoire qui flanche et vit dans une brume où le temps s’effiloche et se retourne sur lui-même. Il n’est guère lucide, mais la lucidité, dans son monde, n’a pas cours. Passé et présent se confondent ; les temps lointains de la guerre – où il fallait fuir jusqu’au fond des grottes les plus étroites la menace des hommes armés qui prétendaient nous tuer – s’avachissent parfois de tout leur poids sur l’instant présent. Pris dans cette nature à la fois encaissée et trop grande pour l’homme, il se laisse aller au vertige : « Il a toujours aimé se pencher au-dessus des précipices et éprouver la sensation d’être soudain vidé que procure le vertige. Surtout, il aime sentit le vide qui s’ouvre devant lui écraser ses testicules, les sentir aspirées par ce gouffre d’air, par les lignes de fuite effarantes qui se précipitent vers les vallées. »

Tant ou plus que la décision de s’isoler de la rumeur du monde, l’ermite incarne un idéal d’affranchissement du temps, ou un aplanissement de celui-ci, dans une perpétuation du même, rythmé par la répétition inébranlable des saisons. Ce qui, dans un milieu austère et par nature hostile, prend une importance déterminante. Et de toutes les saisons, c’est bien entendu l’hiver qui règne en maître et assied son pouvoir, représenté par une dense couche de neige. Ainsi ne reste-t-il à Adelmo d’autre option que de se cloitrer des mois durant dans son très inconfortable chalet en grosses pierres qui, à quelques mètres près – n’était la sagesse ancienne de ceux qui le construisirent –, serait facilement emporté par une avalanche. Ce genre d’avalanche qui, précisément, fera surgir, une fois le printemps venu, ce pied sans vie, bleui de froid, émergeant de la glace. Un pied qui pourrait bien pousser notre ermite à rechercher un isolement encore plus drastique, jusqu’au point, peut-être, de non retour.

En attendant, Adelmo a rencontré un chien qui l’accompagnera tout l’hiver, enfermé avec lui entre quatre murs, partageant ses maigres et douteuses provisions, jusqu’à leur épuisement prématuré. Notre homme, c’était fatal, a fini par s’attacher à « ce bâtard ». Et lorsque le chien n’est pas là, « il sent mourir quelque chose en lui » et « l’espace de cette cuvette étroite s’étendre jusqu’à devenir un désert immense et sa personne rapetisser dans ce désert jusqu’à devenir une fourmi, un ver. » Comme dans les contes métaphysiques, l’homme et le chien ne cessent d’échanger. Leurs dialogues, vifs et concis, simulent la surdité mutuelle pour mieux s’envoyer des piques, des saillies qui font mouche. S’y résument les qualités de ce livre drôle et profond, dont la simplicité n’est qu’apparente.


mardi 20 juin 2017

Sergueï Dovlatov – Le journal invisible / Le livre invisible


Entre l’esclavage et la liberté

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Sergueï Dovlatov – Le journal invisible Le livre invisible
[Traduit du russe par Christine Zetounian-Beloüs – LaBaconnière, 2017]





Article écrit pour Le Matricule des anges

« C’est avec inquiétude que je prends la plume », nous dit Dovlatov en commençant son « journal invisible » écrit à Leningrad en 1976, quelques années avant qu’il n’émigre à New York. Un ville où il décèdera en 1990, non sans y avoir écrit auparavant un « livre invisible » qui complète ce volume ; non sans y avoir encore publié ses nouvelles dans le prestigieux New Yorker. Mais l’inquiétude, chez lui, n’est pas celle que l’on croit, et cet introït ne fait qu’annoncer la distance bouffonne qui le sépare de l’exercice pompeux et auto-célébratoire qui caractérise trop souvent l’autobiographie. Ne se moque-t-il pas d’un de ses collègues écrivain qui, à en croire ses mémoires, aurait été l’intime de Nabokov, de Rachmaninov et j’en passe ? La médiocrité – la sienne et celle des autres dans un système qui n’encourage rien d’autre – est une cible de choix.

Même si ce qu’il nous raconte n’a rien de folichon, le ton auquel il a recours est celui d’une ironie acerbe et d’un humour qui non seulement ne cède jamais face à l’absurde, mais s’en trouve souvent renforcé. Ainsi, cette inquiétude annoncée dans les premières pages a-t-elle quelque chose d’un paradoxe, puisque elle serait celle de quelqu’un manquant « d’attributs tragiques ». Mais il faut dire que le paradoxe semble être le signe sous lequel s’est déroulée la vie pétersbourgeoise (sans oublier un détour par Tallin, en Estonie) de Dovlatov. Paradoxe de ne jamais parvenir à publier ses nouvelles et romans, tout en vivant comme journaliste de sa plume, finissant même par devenir un de ces fonctionnaires qui dans les revues décident qui doit publier quoi, se convertissant autrement dit en son propre ennemi. Mais comment ne pas finir par devenir fonctionnaire dans un état qui contrôle jusqu’à l’encre que contiennent les stylos des journalistes ? Le paradoxe, de toute façon, semble consubstantiel au régime ubuesque que nous décrit l’auteur ; un Dovlatov qui sur un air apparemment badin l’observe avec une loupe qui grossit méchamment les moindres aspérités. Car l’ironie, quand elle est exercée avec talent, est d’abord le signe d’une lucidité brutale. Et notre auteur n’est pas du genre à prendre des gants. D’où également un style concis, sans effets. D’où le refus du tragique, la broyeuse étatique ayant sous sa plume de traits presque comiques (un comique kafkaïen, forcément), tant elle se montre à la fois très efficace et terriblement contre productive.
Dans sa description maniaque des rouages du monde éditorial soviétique, où toute trace d’originalité est bannie, on en vient à se demander qui pourrait trouver intérêt à lire ce qui est vraiment publié. Les bonnes volontés ne manquent pas, pourtant, mais que peuvent-elles faire dans un système où tout doit être lu, contrôlé et validé par des instances supérieures. Où tout le monde s’autocensure. « C’est tellement original... », confie une rédactrice à la lecture d’un manuscrit de l’auteur, et dans ces quelques mots se lit l’immensité de son désarroi. « Le rédacteur en chef voit le titre et aussitôt prend un air chagrin. Il attendait quelque chose du genre Les héros sont avec nous, ou au minimum Le cœur à l’ouvrage. Et voilà qu’il se retrouve avec un étrange et nébuleux Cinq coins. »

Mais le paradoxe ne s’arrête pas à la Russie soviétique, il poursuit également l’émigré jusqu’en Amérique. Car le pays autoproclamé de la liberté pourrait bien n’être qu’une déception. La liberté, d’ailleurs, « peut se comparer à la lune qui éclaire la route au prédateur comme à sa proie. » Le regard implacable de Dovlatov ne cède pas d’un pouce, une fois rejoint l’Eldorado américain. Au contraire. Que faire de cette liberté ? L’écrivain russe, dont l’existence artistique était niée en ses propres terres, acceptera-t-il le défit consistant à passer du statu de génie méconnu à celui d’écrivain quelconque dans un pays où l’expression est libre ? Mais ce qui enrage l’auteur, c’est aussi de constater que la médiocrité qu’il a trop connue en URSS semble s’être bien exportée parmi la communauté russe de New York. Ce dont il nous fera la démonstration à travers l’hilarante histoire des déboires du journal qu’il monte avec des collègues, dont la liberté de ton semble fort mal reçue par certains. Car au fond, « choisir entre l’esclavage et la liberté » n’est pas si facile.


samedi 27 mai 2017

Gabriel Josipovici – Dans le jardin d’un hôtel


Les jardins du passé

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Gabriel Josipovici – Dans le jardin d’un hôtel [Traduit de l’anglais par Vanessa Guignery – Quidam 2017]





Articlé écrit pour Le Matricule des anges

Un homme, Ben, raconte à ses amis sa rencontre dans un hôtel des Dolomites avec une juive qui l’intrigue. Elle lui explique l’étrange raison de son séjour en Italie, pour visiter le jardin d’un hôtel de Sienne où sa grand-mère aurait vu pour la dernière fois un homme qui sera ensuite, avec toute sa famille, exterminé par les Nazis. Avec l’élégance habituelle de sa prose diaphane, ni pesante ni banale, toujours fluide, Gabriel Josipovici construit un récit délicat sur le thème de la mémoire familiale, du passé et de la construction de l’identité. L’histoire de cette femme qui va jusqu’en Italie pour s’asseoir dans un jardin dont lui avait si souvent parlé sa grand-mère (à propos d’un jeune homme qui, dans un de ces vies alternatives toujours possibles mais jamais réalisées, aurait pu être son grand-père) et « sentir le lieu », « sentir comment ça avait dû être toutes ces années auparavant », et « sentir d’une certaine manière le temps s’arrêter avant de recommencer à s’écouler », cette histoire est d’abord celle des contradictions qui nous enserrent, des difficultés à construire une certitude sur notre identité et, partant, sur notre capacité à décider qui nous sommes et les décisions que nous voulons prendre. Ben est un personnage indécis, malheureux en amour car incapable « de s’engager ». Ainsi ne sait-il pas s’il est amoureux de cette femme rencontré dans un hôtel, tandis que son couple part en miettes, ou s’il n’est qu’intrigué par elle et son étrange histoire. Le roman, presque entièrement dialogué se construit ainsi par circonvolutions, dans une série d’échanges baignés de quotidien, faisant surgir la métaphysique, la grande et la petite histoire au détour d’une promenade avec un chien agité ou d’un repas avec un enfant qui ne veut pas finir son assiette. Entre deux interruptions du quotidien (le chien, l’enfant), l’on essaie de comprendre la raison de ses actes et de ceux des autres. Par petites touches, Josipovici réussit de nouveau un livre profond et sensible.

mardi 23 mai 2017

Mika Biermann – Sangs

Une histoire de famille

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Mika Biermann – Sangs [POL - 2017]





Article écrit pour Le Matricule des anges


La famille est un cauchemar permanent dont on peu rire (souvent jaune), surtout si elle est américaine. Un véritable nid à traumas qu’on se refile de père en fils. L’occasion de la faire tourner en bourrique est alors trop belle, encore faut-il que le mouvement giratoire possède une certaine élégance et ne trébuche pas sur les nombreux clichés qui ne sauraient manquer de paver le chemin. Les sagas familiales, d’autres part (et ce livre, à sa façon, en est une), ont une fâcheuse tendance à donner lieu à des livres indigestes d’au moins 600 pages. Mais elles peuvent très bien baisser en calories et n’en faire que 150, lorsqu’on les confie à des mains habiles. Habiles, celles de l’allemand francophone Mika Biermann le sont certainement. Dans Sangs, sous titré comme il se doit « roman américain », l’on retrouve l’écriture concentrée et fine qui faisait déjà les joies du lecteur lors de son précédent opus d’inspiration yankee, Booming (un western aux tendances fractales). Un titre simple, un seul mot, mais dont le « s » du pluriel lui permet d’évoquer aussi bien l’idée de liens (ceux, naturellement, du sang) que celle d’une violence qui voit rouge, une violence rouge-sang. Car le roman de Biermann est doublement américain : d’une part, dans sa récupération moqueuse (une moquerie subtile, qui n’est jamais simple parodie) de la famille, cette valeur douteuse ostensiblement brandie à longueur de larmoyants navets hollywoodiens ; de l’autre, dans son approche de ce qui représente l’inévitable envers de l’american way of life, la violence, en s’appropriant la figure qui la synthétise et ne cesse elle aussi de s’exporter à travers films et best-sellers, celle du serial killer. La comparaison avec le cinéma n’est pas gratuite, tout comme dans Booming, l’Amérique de Biermann est un artefact entièrement construit par « l’usine à rêve » de Los Angeles, un objet de deuxième main, malléable à l’envie, puisque faisant appel à un bagage partagé (bon gré, mal gré) par tous les lecteurs. Autant ou plus que l’Amérique, ce qui semble intéresser ici l’auteur – et c’était déjà le cas dans Booming – c’est d’abord un certain imaginaire cinématographique. La puissance de l’image, convertie en mots, permet un usage restreint de ceux-ci : inutile de s’encombrer de descriptions, elles sont déjà présentes dans l’imaginaire farci de films du lecteur. Mais ce n’est pas pour autant de chercher une complicité facile qu’il s’agit. L’ironie que pratique Biermann ne se contente pas de nous adresser quelques clins d’œil, elle lui permet d’abord d’inventer des personnages à la fois touchant et grotesques, du père vendeur de voitures d’occasions, séquestré par un fou tortionnaire et méthodique duquel il ne réchappe qu’in extremis (et plutôt bien amoché), en passant par la fille folle et pyromane, le fils nommé Elvis bien qu’il ne ressemble guère au chanteur et qui « fabrique des bombes », la mère qui vire hippie avant de finir embaumé en Inde, etc. Il y a dans ce livre un goût du délire tempéré par l’acuité du style de l’auteur, qui n’en fait jamais trop, s’approchant parfois de l’aphorisme, se permettant de glisser l’air de rien des formules qui font mouches (« C’est comment d’être morte ? Comme d’être rassasié à un buffet à volonté »). Un univers qui, ici, renvoie parfois à celui des frères Cohen, une Amérique de ploucs un peu largués, de pick-up qui avancent cahin-caha dans des chemins boueux, de zone commerciales sans âmes et de grosses caissières à l’air déprimé. Si l’histoire qu’il nous raconte – car Biermann, ce n’est pas si fréquent, est un excellent conteur – à tout pour être sordide (et elle l’est), elle n’en fait pas moins en permanence preuve d’une grande fantaisie ; fantaisie où s’exprime certainement le goût de l’auteur pour aborder les choses avec une certaine légèreté. Car rien ne pèse, ici, dans ce roman choral miniature où l’on passe, en une poignée de pages, à travers les points de vue de pas moins de 5 personnages. On ne peut cesser de rire devant l’enchaînement des dialogues à la mécanique millimétré, tout en ne pouvant malgré tout s’empêcher de s’identifier aux malheurs de cette famille dysfonctionnelle par essence, où chacun ne cesse de se renvoyer la balle de traumatismes trop lourds pour tous.

lundi 22 mai 2017

Vladimir Maïakovski – Ma découverte de l’Amérique


Lettres américaines

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Vladimir Maïakovski – Ma découverte de l’Amérique [Traduit du russe par Laurence Foulon - Les éditions du Sonneur, 2017]





Article écrit pour Le Matricule des anges

En 1925, Vladimir Maïakovski est invité à donner une série de conférences en Amérique, voyage qui commence par Cuba, où il débarque pour une brève visite de La Havane, avant de passer au Mexique, où il fait un séjour plus important (l’occasion de connaître, entre autre, le peintre muraliste Diego Rivera et de s’intéresser à la réalité de la militance communiste dans un pays aussi chaotique et socialement injuste que le Mexique). Ensuite, il franchit la frontière américaine et visite New York, Chicago, Detroit. De ce long séjour, il tire à son retour des articles pour la presse russe.

Ma découverte de l’Amérique est ainsi un objet littéraire curieux, à mi chemin du carnet de voyage et du journalisme subjectif. Si, comme le souligne Colum McCann dans sa préface, on est en droit de regretter qu’ici Maïakovski « ne fasse pas montre dans sa prose d’autant de force et d’ampleur que dans sa poésie », ce serait malgré tout passer à côté de l’intelligence, la clairvoyance et la fine ironie dont il ne cesse de faire preuve dans ces pages. Une intelligence et une clairvoyance auxquelles il conviendrait, pour ne pas manquer à la vérité, d’ajouter une bonne dose de mauvaise foi. Car d’une certaine façon – une façon subtile, parfois décalée – sa lecture du réel américain est idéologique. Le poète futuriste observe le pays du grand capital à partir de la grille de l’encore jeune mouvement révolutionnaire de son pays, dont il est alors le chantre. Mais ce qui pourrait donner lieu à une vision binaire des choses se présente le plus souvent au contraire comme une sorte d’intuition – quand bien même parfois légèrement caricaturale – de ce qu’étaient (et que sont toujours en grande partie) les États-Unis. Aujourd’hui comme hier, il est difficile de contester la justesse d’une phrase telle que celle-ci : « aucun pays ne profère autant d’âneries moralisatrices, arrogantes, idéalistes et hypocrites que les États-Unis », ce qui était vrai pour l’Amérique de Coolidge, l’est toujours pour celle de Bush Jr et de Trump.

L’économie de mots d’une prose qui prétend à la concision journalistique devient ici un style incisif qui sert au mieux son propos : dessiner à grand traits une interprétation synthétique des grandes forces à l’œuvre dans la société américaine. Maïakovski observe tout ce qui l’entoure avec l’œil goguenard et amusé de quelque personnage exotique envoyé en mission par un philosophe moraliste dans le but de dénoncer les travers d’une société. Il y a quelque chose des Lettres persanes dans Ma découverte de l’Amérique. « La description de Chicago par le guide de voyage est exacte mais guère ressemblante », dit-il. La sienne par contre, confesse-t-il, « est inexacte, mais ressemblante. » Car naturellement, pour lui, une description adéquate est une description qui prend d’abord en compte la réalité d’une société de classe profondément inégalitaire et qui ne voit, derrière toute cette débauche architecturale et technologique, qu’une seule et même course au profit, la volonté de réussir coûte que coûte au détriment des autres. « La foule se déverse et inonde les bouches de métro », « la masse ouvrière s’éparpille dans les usines de confection » : c’est d’abord une agitation incessante qu’observe Maïakovski. Une symphonie volontariste, millimétrée, de mouvements humains continuels, d’un train ultra rapide à l’autre, avant de se précipiter dans un ascenseur qui l’est encore plus, pour mieux escalader au plus vite l’imposant gratte-ciel. Et pendant ce temps (qui est, naturellement, de l’argent), « les machines crépitent ». Et tout cela dans un univers où la lumière électrique est reine, dans une frénésie de consommation énergétique dont le poète se moque : « De la lumière, de la lumière, de la lumière ! », s’exclame-t-il. Ce qui ne l’empêche pas de remarquer que « toute l’électricité appartient à la bourgeoisie », qui en a « une peur inconsciente ». Le Russe semble osciller entre la difficulté à prendre au sérieux un pays dont le pragmatisme vulgaire lui paraît immature et sa conscience très aiguë du danger que représente pour lui ce pays qui « engraisse ». Se penchant sur son économie, il en arrive à une conclusion on ne peut plus actuelle : « L’Amérique va devenir un pays de finance et d’usure uniquement. »


lundi 1 mai 2017

Iosi Havilio – Petite fleur (jamais ne meurt)


Le don de la vie en suspens

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Iosi Havilio – Petite fleur (jamais ne meurt)
[Traduit de l’espagnol (Argentine) par Margot Nguyen Béraud – Denoël,2017]





Article écrit pour Le Matricule des anges

« Sur le même plan d’une incroyable netteté, la raison et la folie se partageaient ma conscience à quelques mètres de distance. » Un homme perd son emploi car son lieu de travail est victime d’un incendie. Forcé par des circonstances dont il aurait sans doute préféré se passer, le voici converti en homme au foyer. S’il n’y avait sa fille âgée d’un an tout rond, il tomberait facilement dans la dépression, le laisser-aller. Il lui faut trouver de quoi s’occuper. Sa compagne – qui a dû, elle, reprendre un job dont elle aurait également préféré se passer – lui assigne une première tâche idiote, histoire de le remettre sur les rails : trier les vieux CDs, objets désormais obsolètes dont la manipulation aura pour José, le nouvel « homme au foyer », une double conséquence. D’une part réveiller son vieux goût pour la musique, n’importe laquelle, du classique au rock, avec peut-être un peu de nostalgie, un des effets les plus évidents et efficaces qu’a la musique sur les hommes ; d’autre part, l’amener à s’inventer toutes sortes d’activités, dont celle de faire un potager. Ce qui le poussera à emprunter une pelle à son voisin, un certain Guillermo, une « personnalité écrasante » qui vit dans une maison refaite à neuf au mobilier dernier cri. Ce voisin est fan de jazz et, tandis que le simple emprunt d’un outil se transforme en soirée dégustation de bon vin à l’écoute de quelques-uns de milliers de CDs de cet aficionado monomaniaque, une chose à lieu : un déclic se produit chez José, prit soudain d’une sorte de rage, lorsque résonnent les notes doucereuses d’un classique de Sydney Bechet, « Petite fleur ». S’emparant de la pelle, il l’abat sur son voisin et la lui plante dans le cou. L’effet de la musique est maintenant tout autre.

Mais voilà : ce roman n’est pas le banal drame social d’un type qui, se retrouvant soudainement éjecté d’une routine qui bon an mal an lui servait de repère, pète les plombs et commet l’irréparable. Petite fleur (jamais ne meurt) n’est pas cela, car dans ses pages, justement, l’irréparable apparaît soudain comme tout à fait réparable. Sans conséquences. De même que la fleur de la chanson, Guillermo, le voisin, ne meurt pas, bien au contraire : il semble être une véritable machine à ressusciter. Dès lors, quand bien même ne se sentant pas dans son assiette le jour qui suit son forfait, José, notre « homme au foyer », une fois qu’il aura accepté que son voisin est toujours en vie et ne semble ne se souvenir de rien, va prendre l’habitude de le tuer régulièrement, à chaque nouvelle fois qu’il entend, dans le beau salon de son voisin, un des 125 versions que possède celui-ci du thème de Bechet. Il variera les armes, pourquoi pas.

Cette première traduction française de Iosi Havilio, auteur argentin à l’œuvre déjà remarquable, se réapproprie avec finesse la tradition fantastique. Mais ce qui pourrait se construire autour d’une dialectique un peu simplette entre « raison » et « folie » prend une autre tournure, car Havilio s’autorise « quelques mètres de distance » : ce n’est pas le voisin, Guillermo, qui serait une sorte de monstre capable de ressusciter à l’envie, mais bien José, le narrateur, qui possède un don, celui de tuer sans que cela n’ait le caractère définitif de la mort. Tous ceux qu’il tue, hommes ou pigeons, deviennent automatiquement des ressuscités. L’occasion, peut-être de se créer une nouvelle routine, puisque après tout « l’habitude attire l’habitude comme le soleil les planètes. » Ainsi notre héros, que l’aboulie menaçait, se retrouve pour ainsi dire transformé, il ira très souvent rendre la pelle à son voisin, tandis que son couple semble partir à vau-l’eau. Plutôt que l’ange du bizarre, flotte dans ce court roman à la prose aussi fluide que subtile une drôle de vie, ironique certainement, qui pour ainsi dire et pour citer le texte en exergue, d’un autre très bon auteur argentin, Fogwill, « continue en suspens ».

mercredi 19 avril 2017

Sergio Pitol – La panthère et autres contes


L’art de l’atmosphère et de l’ambiguïté

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Sergio Pitol – La panthère et autres contes [Traduit de l’Espagnol (Mexique) par André Gabastou – LaBaconnière, 2017]







Article écrit pour Le Matricule des anges

Sans prétendre tomber dans le cliché ou le raccourci facile, il convient de dire que s’agissant d’un écrivain tel que le mexicain Sergio Pitol (Puebla, 1933), la biographie et l’œuvre tendent à se confondre. Ce qui, chez un auteur que l’on présente généralement comme un « écrivain voyageur », ne devrait pas surprendre. Néanmoins, cette définition - comme toute définition, probablement - tend à être réductrice : on ne trouvera pas dans les romans, les nouvelles, les essais et les chroniques de l’auteur de La vie conjugale ce qui fait l’ordinaire de la littérature de voyage, même si beaucoup de ses récits ont lieu dans les villes et pays qu’il a fréquenté. L’exotisme benêt, celui qui n’a d’autre urgence que de s’ébahir face à la première petite différence venue, ne l’intéresse pas, de même qu’il ne se contente jamais dans ses complexes constructions narratives de collectionner les cailloux ramassés au bord du chemin. Si jamais il ramène des pierreries et autres colifichets de ses pérégrinations, ce ne sera que pour mieux en faire briller aux yeux du lecteur les reflets trompeurs. Lorsqu’on le suit à Boukhara ou Samarcande, Ouzbékistan, ce n’est pas vraiment pour faire dans la couleur locale. À moins que la couleur locale ne soit conçue comme un jeu de chausse-trappes. Car chez Pitol, la différence, puisque différence il y a – géographique et surtout culturelle –, est souvent radicale, fascinante, ridicule, inquiétante, jamais sereine. On n’est pas là pour se contenter de l’observer, et si jamais elle est un miroir au bord du chemin - qu’il s’agisse d’une ruelle de Varsovie ou d’un palais d’Asie Centrale - ce miroir ne saurait que renvoyer les personnages à leur propre médiocrité, à leurs ambitions perdues, à leur difficulté à comprendre le réel. La perplexité et l’ambiguïté dominent, toujours.

Sergio Pitol, l’écrivain diplomate – il fut Attaché Culturel à Belgrade ou Moscou, puis Ambassadeur à Prague -, ne prend jamais autant de plaisir qu’à dépeindre - perversement, jamais rageusement, ce n’est pas son genre - un véritable « carnaval des vanités », pour reprendre le titre d’un essai lui ayant été consacré. Et cette carrière de diplomate qui fut la sienne lui aura certainement permis de côtoyer de près tout un monde de pédants et de frivoles. L’obscur frère jumeau, qui conclut l’anthologie que nous propose LaBaconnière, en est un bel exemple : on y écoute – on y supporte, plutôt – une dame pérorer lors d’un diner à l’Ambassade du Portugal. Cette situation – un fat sûr de lui qui ennuie des interlocuteurs auxquels il ne prête nulle attention avec un récit sans intérêt où il ne saurait que se donner le beau rôle – se répète régulièrement chez Pitol. Ainsi, dans son roman Mater la divine garce, les pérégrinations turques d’un mexicain aussi imbu de lui-même que ridicule le mèneront à quelques déconvenues tragi-comiques dans un bal de faux-semblants mené grand train. Et il ne pourra s’en prendre qu’à lui-même et à sa propre bêtise, c’est-à-dire à ses œillères. Il y a de la cruauté dans le regard que Pitol porte sur ces vaniteux, mais aussi de la tendresse. Ce qu’il écrit est l’antithèse même d’une littérature de moraliste. Elle a plutôt par moment des côtés joueurs, quand bien même sa nature profonde est le plus souvent sombre (lorgnant vers les cauchemars et leurs « griffes » acérées). Joueur quand par exemple, dans une des nouvelles centrales de ce recueil, Nocturne de Boukhara, deux petits malins (qui ne sont sans doute pas éloignés de ceux que furent Pitol et ses camarades intellectuels dans leur jeunesse, à en croire certains des récits autobiographiques que l’on peut lire dans L’art de la fugue) inventent une histoire impossible pour convaincre une peintre italienne dont ils cherchent à se débarrasser de visiter Samarcande. Histoire aussi délirante qu’inquiétante, où flottent d’angoissantes cicatrices inexpliquées, qui pourrait bien à la grande surprise des deux affabulateurs se confirmer dans les faits. Rien à voir avec la tradition fantastique, pourtant, mais avec une vision exacerbée, « carnavalesque », de la réalité ou de la perception que l’on en a. L’inquiétant, le mystérieux, provient en premier lieu chez Pitol du monde onirique et de la tentative des personnages d’en tirer un sens ou de fuir ce qui peut apparaître comme obsédant. Dans La panthère, le fauve des rêves magiques de l’enfance revient vingt ans plus tard et adresse la parole au rêveur adulte. Hélas pour celui-ci, il n’y a rien à tirer de ce message : « les signes cachés sont rongés par la même niaiserie, le même chaos, la même incohérence que les faits quotidiens », conclut-il. Le mystère n’est pas nécessairement transcendant, peut-être n’est-il qu’à l’image du reste. Il n’en reste pas moins intriguant, qu’il soit terrible ou banal. Les objets « sont les mêmes, certes, mais mus par une intention qu’il ignore », remarque un personnage troublé. Ailleurs, le lecteur ne pourra que s’interroger quand aux « fonctions » de la tante Clara dans la nouvelle éponyme.

La panthère et autres contes offre ainsi une belle vue d’ensemble de l’œuvre pitolienne et de son évolution : partant d’un certain classicisme rural et local à ses débuts, dans un Mexique qui est celui de son enfance - mais où son obsession pour la perversité des comportements, les intrigues d’arrière-cours et le qu’en-dira-t-on est déjà bien présente – il va évoluer vers des formes plus ouvertes, faulknériennes dans leurs circonvolutions, où les genres se mélangent et se confondent. Le récit se conçoit pour lui comme une ébauche en train de se construire. Une ébauche qui, parvenue à son terme, propose un ensemble plus grand que tout ce qui a semblé y être évoqué. Souvent, le personnage est un écrivain qui cherche à comprendre ce qu’il veut écrire et ne cesse de tâtonner, de tourner autour du pot. Le pot, naturellement, lui échappe et échappe aussi au lecteur. « Ses nouvelles seraient parfaitement closes si elles nous révélaient quelque chose qu’elles ne nous révèleront jamais : le mystère qui est en chacun de nous. Pitol raconte tout mais sans élucider le mystère », affirme Enrique Vila-Matas dans une longue préface typique du style de celui qui considère Pitol comme son maître (« le seul possible », ajoute-t-il). Ce procédé narratif est une façon pour Pitol de multiplier les pistes, à coups d’avancées et de reculs, de faux et de nouveaux départs. Mais ce qui importe, ce n'est pas tant de raconter l'aventure du récit, l’histoire de sa construction, que de se plonger dans des souvenirs insaisissables, de dénouer des nœuds indénouables, d’établir des relations entre des lieux, des gens, des événements, alors que d’évidence des pièces manquent. Le souvenir et l’enfance en sont souvent la matière. Un matériau flou, douteux, qui pourrait aussi bien être un rêve qui s’effiloche peu à peu. Le résultat final, une nouvelle qui semble toujours sur le point de commencer et ne jamais démarrer, sera ce qui fera voir - en les cachant, ou plutôt en assumant leur absence - ces pièces manquantes. « Tant dans la vie que dans la littérature, il lui semble idéal que les faits puissent s’assembler, se confondre au point de se neutraliser, se diluer dans une sorte de fluide où aucune partie ne vaut pour elle-même, mais pour le tout qui, plus tard, se révèle n’être sûrement qu’un climat, une atmosphère déterminée », lit-on au début de sa nouvelle Le retour, où des brumes de l’Est nous ne connaîtrons guère qu’une chambre d’hôtel.

L’atmosphère, oui, voilà ce qui importe, que l’on se trouve au Mexique, à Prague ou dans le transsibérien. Car le véritable voyage, naturellement, c’est la littérature. Pitol est un lecteur infatigable et un traducteur prodigue et multilingue. On ne s’étonnera pas d’apprendre qu’il a traduit Henry James, grand artificier de récits parfaits capables de taire l’essentiel, pourtant présent dans chaque détail de leur mécanique, mais aussi Gombrowicz, dont l’ironie provocante et la dénonciation de la Forme et de ses effets sur l’individu trouve un écho singulier chez Pitol. Dans son goût de l’affabulation, par exemple, à partir d’un détail dans le comportement d’un inconnu à peine entraperçu à la table voisine d’un restaurant, comme le raconte Vila-Matas dans sa préface. Ses récits semblent toujours en dire plus qu’ils n’en disent, en nous mettant face à notre propre théâtre.



dimanche 12 mars 2017

Michel Jullien – Denise au Ventoux


Denise et son maître

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Michel Jullien – Denise au Ventoux [Verdier, 2017]






Article écrit pour Le Matricule des anges

“L’homme qui promène son chien dans les grandes villes hérite d’un étrange statut de marcheur. Il n’a rien d’un passant.” De fait, un passant, Paul, le narrateur de ce délicat livre de promenades ne l’est pas. Un roman de parcours plutôt, de trajets et de points de chute qui aborde dans une langue aussi maîtrisée qu’étrange - comprenez : poétique, qui ne conçoit pas la métaphore comme un véhicule usé - la relation de l’homme au chien. Pourtant, Paul le non-passant passe, et plusieurs fois par jour même, il le faut bien, car sa bête a besoin de ces tours de pâté de maisons parisien, ces « sempiternelles vadrouilles urbaines », les nécessités physiologiques étant ce qu’elles sont. Nécessités qui sont aussi celle du mouvement, de mettre en branle cette machinerie complexe, ce corps animal que l’auteur décrit avec un humour en forme de précision pointilliste. La gueule est « une géologie de pics et d’aiguilles blanches, un diorama » ; la chienne avance « la langue souriante, le croupions au roulis de sa cadence », avec des « cuissots » qui ressemblent « aux contours de l’Afrique ». Ailleurs, cette langue pendante, haletante, est « comme une courroie démise ». Car ce roman est d’abord un grand livre sur l’attachement au chien, personnage pas si fréquent en littérature, du moins aussi incarné qu’il ne l’est ici. Un personnage en creux, bien sûr, entièrement vu depuis le regard de Paul, depuis la subjectivité attendrie de celui qui, bien que n’étant pas un homme à chien, finit par s’y faire, s’y retrouver, fasciné sans doute par sa bête, son rapport au monde, son énergie inutile, son instinct confus. « Les chiens sont debout comme des tables », « leur assiette est parallèle au monde », quelque chose de consubstantiel les unis à l’homme et ce livre à sa manière parvient à le dévoiler.

Paul passe donc, toujours les mêmes rues, en compagnie de sa chienne, mais n’a guère envie de se mêler, d’être confondu avec les autres passeurs de chiens du quartier ; une fratrie qui, quand bien même elle tente de communiquer avec lui, de tailler le bout de gras, ne lui dit rien qui vaille. Il n’a rien d’un passant car le lien qu’il entretient avec la chienne Denise (quelque peu encombrante, un bouvier bernois pour être précis, ce qu’il convient de faire, s’agissant d’un livre où le choix terminologique n’est jamais anodin) se construit sur l’idéal de la marche. Une marche qui se réalisera sur le mont Ventoux, loin des sorties quotidiennes obligatoires, qui « s’accomplissent sous la contrainte ». Une marche, une vraie, où la relation entre les deux prendra une tournure nouvelle, dans une sorte de grande stase où le temps s’abolira. La narration lâchera alors les rennes de son impérieux besoin d’avancer et le roman dissoudra sa légère ironie dans un grand bain émotif (émotif, oui, mais certainement pas sentimental). Un immobilisme forcé qui semble être annoncé dès le début, lorsque Paul ne parvient pas à réveiller une Denise alanguie de tout son long sur le canapé.

En attendant, il y a l’histoire de cette chienne, qui dans une large mesure est une pièce rapportée dans cette mini famille, ce binôme, ce couple, cette balancelle avec d’un côté le regardeur (Paul) et de l’autre l’objet regardé (Denise), un objet qui virevolte et s’agite. C’est-à-dire que la chienne n’est là, à la charge de Paul, que provisoirement, dans une sorte de prêt longue durée ; prêt qui devrait justement trouver sa fin juste après l’escapade au Ventoux. Une fin qui sera autre, pourtant, comme si cette relation était appelée à devenir définitive, prédestinée. Denise – drôle de nom pour une chienne, ce n’est d’ailleurs pas celui d’origine, mais celui que le narrateur ne peut pas ne pas lui donner, comme si l’animal ne pouvait exister qu’à travers lui – appartient en réalité à Valentine, la sœur d’une amie de Paul qui relie des livres dans une petite boutique. Valentine habite dans un appart mouchoir de poche, où tout est « d’une familiarité étriquée », elle a une santé mentale fragile, se fait régulièrement interner, adopte une chienne comme aide thérapeutique, s’amourache d’un hollandais fat et magouilleur qui l’embarque aux Etats-Unis dans une abracadabrantesque tournée de pseudos reliques vangoghiennes. Et la chienne retombe aux mains de Paul. Et la prédestination de leur rapport s’annonce dès leur première rencontre : Denise, délaissant sans états d’âmes la maîtresse pour laquelle elle est censé contribuer à l’équilibre psychologique, se précipité dans les bras de Paul, qu’elle ne connaît pourtant ni d’Eve ni d’Adam. Leur relation, dès lors, deviendra, il ne saurait en être autrement, irrémédiable. Et c’est là ce qui signe le roman, son mouvement, irrémédiable lui aussi, de l’humour aussi tendre qu’aiguisé des débuts vers un final bouleversant.


samedi 11 février 2017

Uwe Timm – L’homme au grand-bi


Fable de la grande roue

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Uwe Timm – L’homme au grand-bi [Traduit de l’Allemand par Bernard Kreiss – Le Nouvel Attila, 2016]





Article écrit pour Le Matricule des anges

Il y a un genre de fable - de conte si l’on veut - que l’on pourrait définir comme l’apparition inattendue d’un objet étranger au sein d’une petite communauté. Un objet en vérité aussi étrange qu’étranger – un carré enfoncé dans un triangle, qui dépassera toujours un peu - et l’histoire sera alors celle des effets que son apparition entrainera, qui révèleront ce que cette communauté peut avoir d’étriqué. L’homme au grand-bi, de l’allemand Uwe Timm (1940), s’inscrit pleinement dans cette tradition. Bien menée, comme c’est le cas ici, elle semble ne pouvoir s’épuiser.

Lorsque l’oncle Schroeder, naturaliste et taxidermiste d’avant-garde, dont les réalisations sont d’un réalisme qui a tendance à faire fuir la clientèle, décide de se mettre au grand-bi, cet étrange ancêtre du vélo à l’énorme et disproportionnée roue avant, c’est tout un petit monde qui commence par se gratter la tête, perplexe, avant de se mettre à vaciller sur son axe. Mais ceux qui vacillent en premier lieu, ce sont les pratiquants de ce grand-bi, qui n’est pas sans danger. Rester en équilibre perché là-haut n’est pas une mince affaire et la chute peut s’avérer cuisante (voire mortelle), les luxations diverses abondent. Il faut savoir trouver le « point d’équilibre », ne cesse de répéter Schroeder à ceux qu’il prétend entrainer dans cette excentricité nouvelle. Car, il ne saurait en être autrement, quelques-uns le suivront. Et la ville se scindera entre adeptes et opposants, anciens et modernes, ce qui ne manquera pas de se compliquer quand apparaitra dans les rues du bourg un certain vélocipède plus léger, pratique et sans dangers (et dont les deux roues ont le mérite de la taille égale).

Le grand-bi est une de ces bestioles qui, dès leur naissance, sont vouées à disparaître. Peu commodes, pas vraiment malléables, elles n’en dégagent pas moins une poésie indissociable de leurs airs saugrenus. Se déplacer en grand-bi, c’est de la grande cuisine ; ses vertus sont autant sportives qu’artistiques. Ce qui compte, ce n’est pas d’avancer, c’est de parvenir à le faire avec un minimum de grâce. Certains voient dans le grand-bi l’opportunité d’une démocratisation des déplacements (notamment pour ces ouvriers qui ont si long à parcourir pour se rendre au travail) ; d’autres, au contraire, une forme renouvelée d’aristocratie, comme si cet outil ne saurait être réservé qu’aux esthètes. Mais c’est que le grand-bi promeut aussi un certain libéralisme des mœurs ; ainsi, le jour où la femme de Schroeder – d’abord réticente – s’y met enfin, la nature du véhicule la force à renoncer à l’usage de la robe. Scandale ! Le grand-bi, au fond, est un déclencheur, un révélateur, il éveille les désirs, les amourettes impossibles, les soifs de libertés, les avancées sociales…

Uwe Timm se sert d’une petite ville – Cobourg, un nom presque générique, qui fleure bon la province, ce mouchoir de poche – pour reconstruire un large pan de l’histoire allemande, du duché au spectre du nazisme. Mais tout en restant, c’est le propre de la fable (depuis ton village, je dessinerai l’universel), à hauteur humaine. Le ton, bon enfant, est pince sans rire, une ironie aux angles arrondis qui n’en fait pas moins mouche. Une ironie qui peut lorgner vers la satire, comme lors de cette grande conférence contre toute forme de cyclisme, où l’auteur s’amuse à déboulonner les discours d’autorité. L’histoire du grand-bi, c’est l’histoire du ver dans le fruit, au delà même, certainement, des intentions de l’oncle Schroeder, qui n’en demandait peut-être pas tant. Mais la réalité, comment faire autrement, dépasse toujours les intentions.


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